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Claire days // A l’ombre

Dernière mise à jour : 15 févr.


©Camille Viala

À l'ombre, la lumière de l'autrice compositrice lyonnaise Claire days, revient pour chambouler avec ce timbre si sensible, cette couleur si dense et si magnifiquement protéiforme. Cette fois intégralement chanté en français, elle nous offre un opus en apesanteur, plein d’esprit et de créativité où les belles métaphores sont baignées d’une douceur mélodique rêveuse, sans doute pour mieux nous permettre de saisir au vol ce qui fait tant vibrer son univers sensoriel. Par-dessus bord, elle déploie une poésie sonore toute en délicatesse qui sait garder la bonne dose de noir afin que les contrastes en soient aussi tranchants que bouleversants. Après un magnifique premier album Emotional territory, À l'ombre confirme que Claire days possède un talent prompt à nous bouleverser et dans lequel nous aimons nous abandonner…


Quel était le fil conducteur qui t'a emmené à cet EP ? 

C'est un disque que j'ai écrit pendant un an, entre février 2022 et février 2023.

Comme c'était la période où je sortais mon premier album, je faisais beaucoup de musique, beaucoup de concerts. J'étais beaucoup en ouverture, dans le sens où je partageais énormément ma musique et j'avais besoin d'avoir un mouvement de repli, un truc plus intime. Je pense que c'est pour ça que j'ai commencé à écrire des chansons qui sont venues en français... des chansons un peu repliées sur elles-mêmes.


Donc un besoin de créer un espace de recul pour écrire cette musique-là, quelque chose de très intime finalement ?

Oui, tout à fait. Pour moi, c'était une sorte de hasard de chanter en français. Ça n'a pas découlé d'une volonté, ça n'était pas délibéré, mais c'est venu naturellement. En fait, j'avais besoin d'exprimer des choses intimes. Et peut-être que la langue française m'a semblé plus facile à utiliser pour ça à ce moment-là.


Et il y a une rigueur aussi, plus flagrante, sur l'écriture en français, sur la chanson. Il y a forcément un impact plus conséquent. Est-ce que ça t'a obligé à plus travailler tes textes ?

Je crois qu'effectivement il y a une sorte de pression qui pèse sur les auteurs et les autrices qui écrivent en français parce qu'on a l'impression qu'on a tout un héritage dans la chanson française et dans la poésie. C'est une langue qui est difficile à manier et qui doit vraiment faire l'objet d'un grand soin. La chance que j'ai, entre guillemets, c'est que la chanson française n'est vraiment pas ma culture, c'est quelque chose que je n'ai pas écouté dans ma vie donc je ne pensais pas du tout à ça. Et surtout les morceaux me sont venus très naturellement... enfin, les paroles me sont venues très naturellement, même s'il y a eu des morceaux plus difficiles que d'autres. Je n'ai pas l'impression d'appartenir à cette scène-là, alors que c'est faux, que je suis complètement, malgré moi, imprégnée de cette culture là.


Il y a quand même aussi un renouveau dans la scène de la chanson française, très très imprégnée par ce que tu fais toi-même, à savoir de la pop folk, en français.

Oui, c'est vrai, et je pense qu'effectivement je dois être aussi influencée par ça. Ces deux, trois dernières années, j'ai eu quelques coups de cœur assez forts pour une certaine musique francophone. Et certainement que ça m'a aussi inconsciemment montré que ce qu'on pouvait écrire en français, n'était pas forcément de la variété ou des choses un peu pauvres musicalement.


Tu disais que cet EP a été majoritairement écrit pendant une période de tournée ? Est-ce cela qui a pu te conduire à te libérer ?

Je pense que oui, en partie. Je pense que je me suis mise à écouter certains artistes par curiosité, parce qu'on m'en avait parlé, qu'on me les avait conseillés. Je pense que plus j'évolue et que je pénètre dans le milieu musical, et plus je suis en contact avec d'autres musiques, d'autres façons de faire, d'autres influences. Je pense que ça joue.


C'est évident qu'il faut aussi vivre avec son temps et que tu es probablement bercée par des mouvements alternatifs qui viennent de partout.

Je réfléchis... pendant cette période-là en tout cas, quelques artistes m'ont beaucoup touché. Telles Safia Nolan, Klô Pelgag, deux artistes du côté de Québec. Et après, côté Belgique et France, il y a Iliona. Plus récemment, Yoa et BRÖ. Toutes ces artistes chantent en français. En fait, il y a une scène qui se diversifie beaucoup en termes d'esthétique et de propositions.


Il y a aussi une esthétique particulière dans ta musique, dans tes chansons. On y retrouve cet aspect dense, doux et mélancolique. Est-ce quelque chose qui te nourrit, toi, pour écrire ? 

Oui. Je pense que c'est central dans mon rapport au monde, avant d'être central dans mon rapport à l'écriture. Ça fait partie de mon regard sur les choses et aussi de mon rapport à la musique que d'explorer, de traverser des sentiments autour de la mélancolie. C'est aussi beaucoup de la remémoration pour moi. Une façon de se souvenir ou de se projeter dans l'avenir, d'imaginer des choses.


Il y a presque une forme d'iconographie que tu mets en place dans ton univers, dans la façon que tu as de chanter, avec ce flot lent, lancinant presque, dans tes clips et dans les visuels que tu utilises pour promouvoir ta musique. Cet esthétisme-là, c'est aussi quelque chose de volontaire de ta part ?

Je ne me rends pas forcément compte. En fait, je crois que ça fait partie de qui je suis et ça transparaît à travers la musique que je fais. C'est vrai que j'ai un truc avec la lenteur et aussi la contemplation. Et donc oui, j'imagine que ça transparaît aussi dans les visuels qui sont associés. De façon générale, je suis plus émue par des petites choses qui bougent lentement ou des petites choses qui s'expriment dans la subtilité, dans le contraste. Et à contrario, je me sens un peu agressée dans les formes d'art qui vont essayer de venir me chercher à tout prix. C'est mon rapport à l'art aussi qui a un lien avec la contemplation. Ce que je dis est un peu conceptuel finalement.


©Jana Sojka

 

Plein de gens qui ne sont pas du tout dans l'artistique développent aussi des façons de penser, des façons de vivre et des façons d'être qui sont subtiles. Te considères-tu comme une artiste de la contemplation ?

Peut-être oui. C'est difficile de se définir. En tout cas, j'ai l'impression que l'observation et le retrait étaient quelque chose de très important aussi pour cet EP. Le retrait et ne pas essayer de se mettre en lumière sans cesse. J'essayais d'aller chercher quelque chose dans l'ombre, c'est aussi pour ça qu'il se nomme ainsi. L'ombre ça passe par l'observation et pas forcément d'être au centre de l'attention. Donc oui, la contemplation ça me parle personnellement et artistiquement.


Mais c'est aussi forcément presque contradictoire quand on a un projet solo et qu'on fait de la chanson de façon assez intimiste. Il y a quand même une grosse part de révélation de soi-même, de mise en abîme.

Oui, c'est vrai. C'est la difficulté de se dévoiler autant et par ailleurs de ne pas vouloir être vue. Il y a des airs dans lesquels les artistes sont moins médiatisés ou leur image est moins utilisée. Et du coup, il peut y avoir une forme relative d'anonymat, ce qui n'est pas trop possible dans l'industrie musicale un peu mainstream. Je ne fais pas de la musique expérimentale hors circuit. Finalement, même si je revendique une création libre et une indépendance, je me retrouve dans un grand-bain assez mainstream. Je suis dans la contrainte de jouer avec les règles du jeu de ce grand-bain qui sont aussi d’être exposée, accepter d'être médiatisée, accepter de se révéler, d'être une image. Et ça, ça crée de l'inconfort, en tout cas chez moi. Il y a donc cette espèce de contradiction de vouloir rester dans l'ombre, alors que finalement, je me dévoile.


On a l'impression que c'est compliqué pour toi de parler de ta musique. 

Oui, j'arrive bien à expliquer comment je la fais, parce que je trouve le processus super intéressant, mais c'est vrai que je ne pense pas être la mieux placée pour en parler. Je n'ai pas vraiment d'avis à poser sur ce que j'ai fait. Je peux juste dire ce qui me plaît, ce qui m'émeut et j'essaie de poursuivre ce truc-là, mais c'est difficile de parler du résultat.

Le résultat, je le livre et puis ensuite les gens s'en emparent, peuvent en parler s'ils ont des choses à en dire dessus. Le résultat ne m'appartient plus.


Tu offres ta musique au monde, les gens peuvent la traduire et la recevoir à leur façon, c'est ça ? 

Il y aura de toute façon une interprétation de la part du public et des projections sur mon image. Mais ça, c'est la partie du jeu. J'ai besoin de revenir sans cesse, comme ça, dans un mouvement. À chaque fois que je termine un projet, j'ai besoin de revenir à la musique, de réécrire pour me replonger dans quelque chose qui serait juste à moi et qui resterait un truc intime. Après, finalement, je le repartage. Donc ça redevient un objet public entre les mains de tout le monde. C'est simplement qu'il faut arriver à vivre avec ça. J'ai l'impression d'avoir été très claire et que tout le monde va comprendre, mais en fait, je me rends compte que les gens s'interrogent ou m'interrogent sur ce que j'ai voulu dire. Donc finalement, c'est pas aussi clair que ce que je crois.


Alors, parlons de la façon dont tu fais ta musique. Comment tu l'as construit, justement, cet EP ?

C'était avec une équipe restreinte. J'ai écrit les morceaux en guitare / voix, avec ma guitare classique, un peu comme toujours. Et ensuite, comme je ne savais pas trop quoi faire de ces morceaux (et j'étais étonnée de chanter en français), j'en ai parlé à un ami à moi, musicien à Lyon, qui s'appelle Ugo Del Rosso. Et je lui ai dit « Tu ne voudrais pas qu'on enregistre ça tous les deux ? » . Donc, on a commencé à enregistrer ça chez lui et chez moi, tous les deux. Ça a commencé avec Le plus beau spectacle, le premier morceau. Puis, au fur et à mesure que j'écrivais, on faisait le même procédé. Je venais avec ma guitare, ma voix, on m'enregistrait, on rajoutait des petites choses, on rajoutait des arrangements, couche par couche... ça s'est fait comme ça. Et on a fait ça vraiment tous les deux, sans faire écouter à d'autres personnes. On a fonctionné par comparaison et par référence : « Ah tiens, ça me fait penser à tel artiste. Comment lui a t-il mixé ? ». Ça nous a plu. Il fallait que ça se fasse comme ça, en huis clos. Je n'avais pas du tout envie d'être « parasitée » par d'autres choses. J'avais peur d'être influencée. Ensuite, l’EP a été mixé à Berlin par FINK, avec qui j'avais déjà travaillé sur le premier album. Et voilà !


Ce n'était pas ton souhait de rentrer en studio et d'avoir un EP « trop produit ».

Non. Je pense que j'avais besoin d'être dans des lieux familiers et de ne pas rendre ça trop officiel. Parce que je ne savais pas du tout ce que je voudrais faire de ces morceaux. Et je voulais juste les enregistrer, pour que ce soit quelque part. Et non, je n'avais vraiment pas pensé à rentrer en studio. En plus, ce n'est pas trop ma façon de fonctionner. Je ne vais que très rarement en studio. J'aime bien le fait de pouvoir faire ça chez moi ou chez des amis avec un certain confort familier, avec une aisance dans la simplicité, oui la simplicité et puis des contraintes techniques. Le fait qu'on travaille avec le matériel qu'on a et que ça va nous limiter dans ce qu'on va faire, c'est suffisant.


Pourquoi avoir ajouter un morceau uniquement instrumental, alors que tout le reste est relativement écrit ?

J'aimais bien cette petite pièce de guitare, un peu classique, qui part un peu dans tous les sens. Et j'aime bien le fait de rappeler qu'on fait de la musique, que ce n'est pas forcément associé à des mots ou à des paroles, que c'est aussi de la musique. De plus, je pense que c'était intéressant de mettre une petite respiration au milieu.


Une dernière question : Comment tu vis la scène ?

Eh bien, ça dépend. Je la vis comme faisant partie de mon métier, maintenant. Sachant que pour moi, pendant très longtemps, faire de la musique, c'était uniquement écrire des morceaux et ne jamais les jouer. Pendant la plus grande partie de ma vie, en fait. Et la représentation, était presque impensable pour moi. Et finalement, depuis 5 ans, je fais des concerts. Et j'en fais de plus en plus. Progressivement, je dirais que ça se passe de mieux en mieux, mais ça reste fluctuant. Ça dépend aussi si je suis seule sur scène ou si je joue avec d'autres personnes. Ça, c'est très important.

Il y a beaucoup de gens qui font ce métier pour faire de la scène, moi, ce n'est pas mon cas. Je fais ce métier parce que j'adore écrire, surtout. Écrire de la musique, écrire des morceaux et faire des choses avec d'autres artistes. La scène, ça vient en deuxième. Il y a des périodes où je trouve ça génial et d'autres où je trouve que c'est très engageant. Ça demande beaucoup de soi-même. Et ça peut être aussi frustrant parce qu'on peut être déçu de ce qu'on fait. On ne peut pas revenir dessus, on ne peut pas corriger, on ne peut pas modifier. Donc ça demande d'accepter les imperfections, tout simplement. Et puis la scène ça demande un lâcher prise sur beaucoup de choses qu'on ne peut pas contrôler.


Stéphane Perraux


Claire days - À l'ombre (2023)




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