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Yannick Haenel // Bleu Bacon



Une perspective d'égarement ne se refuse pas.

Passer la nuit en tête à tête avec les oeuvres majeures d'un peintre en se retrouvant emprisonné au sein même d'un musée, voilà le défi lancé à l'auteur, qu'il a relevé avec toute la grâce et la perdition dont il est capable. Et qu'il est bon de se perdre avec Yannick Haenel au coeur des mots et d'une pensée violentée par tant de couleurs et de jets de peinture comme autant d'affronts à la raison. On entre dans son récit nocturne comme dans un labyrinthe où chaque geste frôlera la folie d'exister face à l'insoutenable torture des sens et à s'immerger dans le tracé hypnotisant de l'art de Francis Bacon. Corps chancelant, écriture mentale, tout est littérature toujours chez Yannick Haenel, jusqu'à l'inavouable.


C'est d'abord par le son de sa voix que je suis entré dans l'univers de ce livre, un soir à la Maison de la Poésie à Paris, peuplée d'êtres de chair et de sang, de nudité cachée et de rouge passion face à une oeuvre qui allait si bien écarteler le bleu en passant par le jaune cruel et pisseux du fond des chiottes des toiles de Francis Bacon. Car ici on ne cherche pas le beau, l'esthétique et les médailles. Bacon c'est cru, Bacon nous met le cerveau au fin fond des latrines et Yannick Haenel s'en réjouit et jouit même de nous en faire prendre le chemin. Ce livre opère comme une quête de soi et il n'est pas question de craindre d'en être irrémédiablement défiguré. "La volupté, c'est tout ce que nous voulons " disait Bacon et c'est par cette phrase que nous entrons dans ce livre à couloirs.

J'ai pris tellement de notes pour m'accrocher au déroulement de sa trajectoire, j'ai pris souvent le temps de m'arrêter sur une idée fugace que le souvenir des toiles de Bacon faisait resurgir en moi à travers l'écriture de Yannick Haenel, et bientôt, évidemment, j'ai eu besoin de vraiment voir les tableaux auxquels il faisait référence. J'ai alors sorti mes bouquins, fascicules, cartes postales, magazines d'art pour à mon tour entrer dans la danse ou plutôt y revenir car j'avais également vu cette exposition au Centre Pompidou, ce lieu même où l'auteur s'est laissé enfermer une nuit entière, car c'est de ça dont il s'agit ici : un enfermement. Il y était seul, abondamment seul et il aurait pu y séjourner nu, entièrement nu et se frotter à l'insolence de ce qui nous est montré dans les toiles de Bacon, si déraisonnables et impudiques. Je profite de la diffusion de cette chronique sur le site internet de Persona et d'un moment de clarté pour justement vous montrer quelques tableaux dont il est question, ô lecteurs avides de sensations. "De loin je voyais luire une évidence bleue " écrit Yannick Haenel, que je tiens pour un des plus grands auteurs actuels, mais là n'est pas notre propos ! Nous avons un chemin à suivre dans ce foutu bouquin qui nous éclabousse à l'envi, car tout commence par ce robinet qui coule et dont l'image orne la couverture du livre. D'entrée on est aspergé, mouillé, taché. Et l'envie aussi s'installe à chaque page. Lire Yannick Haenel c'est de tout temps être au coeur du charnel, car l'auteur s'approche de la vie comme un insecte attiré par la lumière d'une lampe, il veut s'y fondre. Alors l'incandescence nous gagne à notre tour et s'illumine de mille plaisirs. "Se laisser traverser par des étincelles, c'est ma définition de la jouissance " écrit-il en parcourant le musée, totalement sonné. Mais je m'égare à mon tour.




Francis Bacon "Œdipe et le Sphynx" d’après Ingres (1983)

Quel ode ici à cette toile superbe Oedipe et le Sphinx de 1983, (d'après Ingres) et qui va revenir souvent dans le parcours somme toute chaotique de cette nuit d'exception. Yannick Haenel a toujours rêvé d'être cloîtré dans un musée, séquestré par les oeuvres dont il se laissera dévorer. C'est arrivé. C'est enfin arrivé avec Francis Bacon, alors je comprends combien il peut en être comblé. C'était écrit, ça devait se réaliser car " il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous" chantait le poète Eluard.

Yannick Haenel s'aventure alors dans le musée, se cogne aux vitres, encore, épouse les formes et les couleurs et nous questionne parfois. Mais ne comptez pas sur moi pour vous révéler la teneur de ses questions, à vous d'aller y voir de plus près.





Francis Bacon "Portrait de Georges Dyer dans un miroir" (1968)

Il est souvent question de solitude chez l'auteur, mais ici cet état éclate de toute part tant chaque toile est habitée et fait ressurgir les fantômes de nos passions, de nos ébats… et crève un peu plus l'abcès de la destinée de l'être humain, de sa finitude, car bien évidemment, on est seul, toujours seul.

Je m'égare encore, peut-être suis-je perdu dans le labyrinthe des estocades que provoque la peinture de Bacon, les bleus de Bacon comme des hématomes sur les plaques sensibles de notre ressenti. "Je me tiens dans l'intervalle enchanté entre peinture et littérature. C'est là que je respire le mieux. Peu importe que j'éprouve de l'angoisse ou de la joie, quelque chose de plus vaste, de plus calme, de plus violent m'emporte : la nuit et le jour se confondent, et dans l'intensité la lumière ruisselle toujours." susurre Yannick Haenel comme un noyé devant cette vague bleutée dont il révèle longuement l'importance chez Bacon. Il faudrait presque se taire maintenant et laisser venir cette inondation d'émotions.


Francis Bacon "Two-Figures" (1953)

Je dois absolument vous laisser aller comme bon vous semble dans ce dédale de sensations, dans cette visite "guidée " où l'auteur dérive et nous embarque avec lui.

Je me souviens qu'à la Maison de la Poésie lors de la présentation du livre et de la lecture d'extraits de celui-ci, Yannick Haenel avait commencé par le début puis s'était avancé dans la forêt de ses pages, transfiguré, ému, habité par cette nuit éblouissante. Les pages concernant l'amant de Francis Bacon et les toiles s'y référant m'avait alors bousculé car je m'étais peu intéressé à ce jeune truand du nom de George Dyer. La volupté dont parlait Bacon était là toute entière, couchée sur la toile de jute, éjaculée à foison… et il faut entendre, il faut lire ce qu'en dit Yannick Haenel à mots retournés, à mots tus, car "Toutes les chambres des plaisirs sont secrètes et inqualifiables." Toutes les "chambres des amours ", comme dit Bacon sont vertigineuses. Car oui, " Le plaisir ne se partage qu'entre les amants qui l'éprouvent. Les autres ne peuvent pas comprendre."

Entre bestialité et caresses c'est effectivement affaire de vertige.


Francis Bacon " Triptych May-June" (1973)

"Je ne dessine pas. Je commence à faire toutes sortes de taches " disait Bacon à Marguerite Duras en 1971. "J'attends ce que j'appelle l'accident, la tache à partir de laquelle va naître le tableau."

Là encore c'est l'inconscient qui parle, guidé par un instinct de vie et de vouloir la dévorer intégralement, cette vie.


Yannick Haenel a mis quatre ans à terminer ce livre qui est arrivé jusqu'à nous en ce début d'année 2024, avec joie, et excitation suprême.

Je pourrais continuer longtemps à en parler, à vous inciter à lire tout Yannick Haenel même, à retourner encore vers d'autres de ses livres consacrés à la peinture dont le sublime La Solitude Caravage.


Il est temps de vous laisser partir dans cette confusion des sens, dans cet itinéraire d'où vous ne reviendrez pas indemne car sinon pourquoi s'y plonger ?


Bleu Bacon (Stock, Collection Ma Nuit Au Musée) 2024

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