Thibaud Bernard-Helis // COMMEDIA
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D'une influence majeure, La Divine Comédie de Dante a hanté plus d'un artiste et c'est aussi le cas pour Thibaud Bernard-Helis, artiste français formé aux Beaux-Arts de Grenoble. À travers la philosophie, le dessin, la géométrie, il s'est donc inspiré de ce chef d'oeuvre pour créer son propre tarot et y faire vibrer la vie, la sienne comme celle des autres, tel un miroir tendu entre le passé et le présent.
En écho au n° 32 de la revue papier PERSONA, voici la version intégrale de l'interview.
Passer de l'ancien au moderne avec du plus ancien encore, c'est ce que vous avez réalisé avec votre tarot qui reprend la composition du tarot de Marseille tout en y mêlant des scènes de La Divine Comédie de Dante. Quelle a été sa portée philosophique, qu'avez-vous découvert lorsque vous vous êtes attaché à ce travail ?
Enfant, je voulais toujours dessiner la vie tout entière. C’est bête à la fois, et puis c’est impossible. Mais avec les outils traditionnels qui structurent le tarot, cela devient moins déraisonnable. Enfin, ça reste un rêve d’enfant que je poursuis. Ce n’est pas si important. Mais j’en ai besoin pour vivre. Je construis un outil. Ça a la même beauté qu’un marteau, qu’une équerre, qu’un couteau. Vraiment. C’est l’usage qui en fait la principale beauté, bien qu’on décore nos couteaux. Parce qu’ils nous accompagnent. Mon excuse est que ce rêve de gosse est probablement vieux comme l’existence de l’art. C’est l’enfance de l’humanité, si on veut, qui dessine sur les murs des grottes, des rues et des villas, qui se maquille pour ses rites. Je ne crois pas du tout, comme a soutenu le philosophe Levinas que les systèmes totalisants soient par essence totalitaires. L’esprit humain est ainsi fait qu’il a et aura toujours besoin d’une image implicite de la totalité des choses. C’est son cadre de référence comme on dit en science. Alors plutôt que de refouler ce cadre qui existera de toute manière, il me semble plus sage de l’aménager, de jouer avec.

L’aspect très populaire et à la fois extrêmement rigoureux du tarot m’a semblé opportun pour cette tâche. L’aspect d’immense Comédie de Dante, qui ne trouve pas de bords et qui prend tout, l’univers entier et son histoire, également.
Les boîtes de tarot ressemblent parfois à s’y méprendre aux boîtes de mouchoirs. Quand je travaille de manière effrénée, il arrive que, voulant rapidement me moucher, j’ouvre une boîte de tarot. Alors j’explose de rire tout seul dans mon salon, j’esquisse un pas de danse. C’est une sorte de fête que la solitude d’une création plutôt acharnée. L’important dans cette manière de faire, c’est de commencer alors à percevoir que tirer le tarot c’est toujours un peu comme se moucher. Que les mouchoirs jetables et les bouts de carton griffonnés qu’on appelle tarot, ont la même forme non sans raison. Interroger les cartes, c’est purger par une sorte de souffle conscient les accumulations qui nous encombrent.
Après, on peut jeter l’ensemble. On ne va pas rester fasciné par le mouchoir, c’est un outil magnifiquement ingénieux, mais on passe à la suite.
Aussi, cette fête dont je parle, est parfois plus importante que le résultat. Ou plutôt non, elle est déterminante, elle se sent dans les traits, dans les idées, dans la liberté qu’on atteint en art.
Voilà, c’est cela qui m’intéresse. C’est de faire confiance au fait que notre liberté sera sensible dans le travail. Mais personnellement je pense d’abord à la liberté. Il m’importe de vivre un peu n’importe comment, vous savez. L’art est périphérique. C’est comme un outil. C’est le sabre d’un samouraï. Et d’ailleurs, plus un samouraï est apte à ne pas le sortir du fourreau, plus sa maîtrise interne est grande. Avec le tarot, c’est pareil. Il faut l’avoir avec soi mais être assez paisible pour ne pas s’en servir.

C’est un outil pour atteindre, mettons, son vrai visage, son être originel. Mais si par aventure on arrive à se posséder et qu’on arrive un peu à se maintenir face à sa nature originelle, on oublie le tarot, on oublie l’art, on oublie le sabre. Ce n’étaient que des moyens. La grande erreur est de s’attacher aux moyens. Il faut être libre de l’art pour bien en faire.
Une fille que j’aimais a rêvé un jour que je posais mes armes à terre pour les brûler. Comme si je m’en libérais. Alors elle disait à tout le monde : « Mais enfin, vous ne voyez pas qu’il va se faire brûler avec ! Aidez-le ! ». Et dans le rêve, je me brûlais avec mes armes, comme un vieux marin qui reste dans son navire qui coule. Elle avait senti avec son rêve combien j’étais peu libre. Elle avait raison, c’est difficile. On est tenté de donner de l’importance à son art, à cause du temps qu’on lui accorde. Tirer le tarot est un art vivant. Quelqu’un te pose une question en apparence anodine, et les symboles viennent parfois remuer des causes enfouies : « Tiens ! Un problème de justice lié au père, qu’est-ce que ça pourrait être à ton avis ? ». S’ensuit quelquefois une discussion de plusieurs heures où la personne pleure, recommande des verres avec toi, trinque, rit. Les jours suivants, les symptômes physiques peuvent alors s’amplifier, avant de commencer à s’améliorer.
Tout ça, c’est une fête. C’est un risque. C’est un laboratoire.
Au fond, j’ai rêvé d’une grande circularité dans l’histoire humaine. Je vois toujours mon bureau de travail comme ça, quand je me lève le matin : un lieu de rendez-vous. Je m’assois avec mon thé, et là l’humanité discute comme elle peut. J’essaie de rendre le dialogue le plus fluide que je puisse, bien qu’il y ait des guerres aussi sur mon bureau. Il s’agit d’y participer.
J’ai espéré une œuvre où le plus ancien arrive à tutoyer le plus moderne. Il s’agit pour moi de faire de la mythologie quelque chose de pratique pour vivre, qui va apporter une profondeur à des situations concrètes embrouillées. Le mythe est maintenu vivant par l’art. Donc, évidemment, il s’agit de le faire avec des formes qui nous sont contemporaines.
Thibaud, quand on regarde votre tarot, on est de suite frappé par un raz de marée de couleurs. La carte du Diable est également aussi démoniaque que ludique. Notre perception en est changée immédiatement. L'intention de nous faire réfléchir aux sujets traités était-elle déjà là ?
Oui, c’est vraiment l’intention initiale de ma pratique du dessin. En fait, c’est en lisant de la philosophie que le dessin m’est devenu indispensable. Dessiner est une manière de penser pour moi, un instrument qui permet de spatialiser la pensée. Au fond, malgré les apparences, c’est un art conceptuel. Par ailleurs, contrairement à l’image courante qu’on se fait du tarot, associé à la voyance, il n’est pas certain que les cartes aient été immédiatement soumises au hasard. Dans les plus anciens tarots italiens, les cartes sont minutieusement peintes à la main, avec de vastes ajouts de feuilles d’or poinçonnées et ciselées. C’est comme un petit musée portable. À l’image de la boîte en valise de Duchamp, qui contient toute son œuvre en miniature. Un autre tarot, longtemps attribué à Mantegna, est constitué de cinquante gravures de grande taille. A priori, elles n’étaient pas jouées mais regardées. On peut imaginer la structure du tarot – avec ses catégories et sa numérologie, ses symboles qui se répètent et se déforment d’une carte à l’autre – comme un grand mandala qui représente la vie. Il présente les épreuves par lesquelles on passe dans le chemin qui mène à soi : amour, pouvoir, exil, deuil, renversement de perspective, maîtrise de soi, tentation, dépendance, accident, etc. Or, dans cette optique, il y a un usage que l’on pourrait dire méditatif de ce grand mandala. Cela participe de cet exercice essentiel depuis l’antiquité : l’art de la mémoire. Le tarot spatialise et organise le savoir. Il est un aménagement de la mémoire, une architecture qui permet de la rendre plus fonctionnelle. Quant à la Divine Comédie, c’est pareil. Je la vois comme une maison, je connais maintenant chaque pièce, chaque tiroir. Dès qu’on vit quelque chose, on sait quel endroit du poème va venir résonner, accueillir l’expérience, la rendre plus habitable.

C’est amusant que vous preniez l’exemple du diable. Un jour, j’ai offert ce tarot à ma nièce, lorsqu’elle avait 8 ans. Elle tirait les cartes à toute vitesse. Elle a dit qu’elle adorait jouer à l’avenir. Prendre sa vie comme un jeu, c’est là un sens aigu de la Comédie. Elle m’a demandé de lui expliquer chaque carte.
Puis au milieu de nos réflexions, elle m’a dit : « Est-ce qu’il y a des méchants ? » - « Oui, le diable c’est un peu un méchant, mais il signifie aussi s’amuser et faire des bêtises ! » Elle a réfléchi. C’était beau.
Puis j’ai dit : « Mais la carte n’est pas négative, regarde, Dante descend jusque-là pour voir, pour connaître le fond de la méchanceté, ou des bêtises, il est attiré peut-être, et puis là, tu vois, il les dépasse, il s’en va.» Elle a répondu « Moi je crois pas au diable. » - « Oui, c’est un symbole, ça permet d’expliquer autre chose ».

Elle comprenait. « Par exemple, ceux qui sont méchants, en réalité, au fond de leur cœur, ils sont malheureux. C’est ça être en enfer. Mais eux ils ne sont pas au courant qu’ils souffrent. Il faut être gentil avec eux quand même, pour les aider. » Voilà. Ce genre de discussion est permise par le dessin.
N’oublions pas que Dante écrit une Comédie et son diable est aussi terrible que comique. La Comédie chez Dante c’est à la fois un genre léger et populaire, un chant villageois dit-il, mais ce terme a aussi une portée métaphysique. C’est une chose profonde que le ridicule du mal, par exemple, son incohérence, son aspect répétitif, qui décrit assez bien les vivants dans leurs vices. Le diable est au fond de l’enfer avec les traitres, qui se dévorent éternellement entre eux.
Pour le dire brutalement, Dante place l’anus du diable au centre de la terre, or il agit dans le cadre d’un géocentrisme, mais si comme il le dit à la fin du Paradis, c’est bien « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles », tout cet amour immense tourne finalement autour du cul. Tout le mouvement stellaire a pour centre ce fondement. Dante ne le dit pas, il fait de l’humour par géométrie.
C’est pourquoi le dessiner permet vraiment de comprendre ce qui est en jeu.Pour ce qui est des couleurs, le tarot de Marseille est fait à l’origine d’une série d’aplats en gravure sur bois, qui contraint nettement le nombre de couleurs possibles, et oblige à répéter la même palette sur chaque carte. Ce qui a en réalité un grand avantage sémantique. Chaque couleur a sa signification propre tout au long du tarot, ainsi elle envahit les objets dessinés de cette signification. Il faut un alphabet limité pour bâtir un langage. Si le nombre de couleurs était infini, il n’y aurait pas cette même force, qui fait du tarot un langage visuel efficace. Cela offre une grande unité aux cartes et permet une liberté stylistique dans le dessin. Enfin, j’ai voulu des couleurs qui attaquent les yeux, vives. Des couleurs qui correspondent à l’excès d’un voyage post-mortem, comme celui que fait Dante.
Il y a aussi un jeu avec les images du réel qui entrent dans la composition de certaines cartes. Ce tarot c'est aussi un peu votre vie qui s'y déploie ?
Absolument. Il y a ce geste touchant de Dante : il fait un immense poème métaphysique, à portée universelle, et en même temps, on y trouve son amour d’enfance, qui le mène au paradis, on y trouve ses amis, ses ennemis, ses maîtres. J’ai voulu refaire le même geste. Comme je suis moins teigneux que lui, j’y ai mis uniquement des personnes aimées. Beaucoup de portraits féminins sont des femmes avec qui j’ai vécu des apprentissages essentiels et à qui je dois beaucoup, sinon tout. Il faut remarquer qu’au XIIIe siècle, même si l’amour courtois fait de la femme un moteur central de la quête initiatique, elle reste un objet passif et sans intellect particulier, elle n’enseigne jamais un contenu concret, comme un maître spirituel. Chez Dante, oui. Ce thème trouve un écho particulièrement concret dans ma vie. Très inadapté à la scolarité, je semblais voué à un échec prolongé et je pensais être un idiot. Parallèlement à cette déroute, j’ai appris à peu près tout ce que je sais en étant amoureux, en vivant, discutant, méditant avec les femmes que j’ai aimées.
C’est dans cette idée, que l’on trouvera le visage de mon amoureuse de maternelle dans une carte qui figure la rencontre de deux enfants : Dante et Béatrice. Cet amour d’enfance survenu extrêmement tôt, qui dura des années, a été assez salutaire. J’ai compris qu’il y avait un espace de bonheur, très inventif, derrière toute la croyance sociale à sa propre vie. L’art vient de cette inventivité libre. C’est très asocial, des amoureux. Pour expliquer l’intrication entre mythe et réalité, prenons un exemple. Après avoir traversé enfer et purgatoire, Dante arrive enfin au paradis terrestre. Là une dame mystérieuse apparaît, appelée Matelda, qui cueille des fleurs pour orner ses cheveux et mêle toutes les couleurs avec science. Elle représente l’amour terrestre et la vie active, par rapport à Béatrice qui sera amour céleste et vie contemplative. Il se trouve qu’après une période douloureuse, j’ai rencontré une Mathilde, avec qui j’ai vécu une forme de perfection terrestre. Cette perfection qu’on espère comme si on s’en souvenait alors qu’on ne l’a jamais vécu, qui nous rend comme nostalgique par avance, c’est cela l’Éden.
Par un supplément de hasard, il se trouve que cette Mathilde vit comme possédée par les couleurs. Elle m’a énormément appris dans ce domaine d’ailleurs, juste par son regard sur le monde, sa façon de décorer l’appartement. Puis elle mettait souvent une fleur dans ses cheveux. Il y a en elle quelque chose de premier, de sauvage, d’avant la faute. Comment dire ça ? C’est une vitalité très intense dans les yeux, un refus du pathos, du drame, des perversités, de tout ce qui fait les damnations, une acceptation de la vie entière et un rire permanent. L’anti-nihilisme incarné. Lorsque je dessine Matelda donc, je lui donne toujours les traits de Mathilde. C’est une évidence. Dans mon tarot, cela donne les cartes de La Tempérance et du VI de Bâton.

En Éden, Matelda fait subir une épreuve de noyade à Dante. C’est un rite. Un baptême. Elle le noie dans le Léthé, le fleuve que les morts boivent pour oublier leurs vies passées avant de renaître. Or, enfant, je me suis noyé. Le fond de la piscine est le premier souvenir que j’ai de ma vie. C’était magnifique, un bleu que je n’oublierais jamais, saturé de lumière. J’étais heureux. On m’a sorti de là. J’en ai beaucoup voulu à la dame qui m’a sauvé. Mais enfin, des années plus tard, je venais me baigner régulièrement avec Mathilde dans cette même piscine où j’avais appris à mourir, et avec elle je réapprenais à vivre et à accepter la vie, à tempérer mon caractère impossible.


J’ai dessiné la carte de La Tempérance dans cet enchevêtrement. Avec ce bleu du fond de la piscine qui envahit tout l’Éden, comme il a envahi toute mon enfance. C’est un bleu clair, un bleu ciel. Il symbolise justement cet au-delà du corps, qui ce jour-là s’est montré à moi. La Tempérance c’est la carte de la fluidité, celle qui réconcilie les extrêmes opposés, qui fait circuler l’énergie entre les choses. Je crois que cette noyade m’a laissé entrebâillé entre vie et mort.
Ce travail n'est pas réalisé seulement sous forme de cartes, mais aussi de grands formats. Je sais que la dimension du sens des choses à une grande importance dans vos œuvres. Ces grands formats sont-ils là justement pour en révéler l'amplitude ?
Oui, j’ai fait imprimer les cartes sur des drapeaux de deux mètres cinquante de haut. Ça m’intéressait que les figures soient à taille réelle. Comme dans la Villa des Mystères de Pompéi qui nous immerge dans un rite antique. En fait, j’étais très heureux de faire un grand château de cartes comme on agencerait un temple. Car là, le vrai langage du tarot, qui se situe dans l’interstice entre les cartes devient très sensible. Toutes les cartes sont placées dans un jeu d’échos. Par exemple la Mort et le Monde, qui sont le début et la fin du poème, une âme plantée dans la terre comme une graine, qui va éclater, traverser l’enfer, puis à l’autre bout s’épanouir dans une grande rose en fleur. Elles sont appuyées l’une contre l’autre. Mais ensuite, on vient poser d’autres cartes par-dessus, et qui vont déplier dans l’espace le sens des deux premières. Exactement comme on le fait pour une église, un temple, ou un salon antique.
Mais je voulais que ce soit un jeu d’enfant, le château de cartes, pour qu’à la fois il garde le sérieux indispensable avec lequel jouent les enfants, tout en relativisant le temple, par la légèreté d’une installation qu’un souffle pourrait mettre au sol, et qu’on recommencerait. Une des difficultés majeures de la spiritualité est la fixation mentale. Par exemple, en se libérant par un exercice, un rite, une spiritualité, on se refixe sur elle, on lui donne une importance trop rigide, on perd tout. On n’est pas encore libre. C’est inévitable au début. La souplesse d’esprit est à la fin plus profonde que la vérité. Il faut voir ce château comme un temple qui n’est pas fixe, qui va se recomposer différemment dans chaque lieu d’exposition.
Quelle forme prendra votre travail d'après des fresques de Pompéi sur lesquelles vous travaillez actuellement ?
Je ne sais pas encore quelle forme cela prendra. Mon travail est d’abord un état de recherche. À partir de là, cela peut devenir à la fois un article d’archéologie, une conférence, une installation dans une exposition, un livre d’artiste. En tout cas, mon travail sur Pompéi se concentre autour de la figure de Dionysos et les rites secrets qui l’accompagnent – dans le dionysisme et l’orphisme – donc, comme pour Dante ou le tarot, sur l’aspect initiatique. D’autant que Dionysos est ce mortel qui devient un dieu en descendant aux enfers, cherchant sa femme et sa mère. Il y a là un matériel dont Dante s’est servi et que je voulais sonder. Ces rites sont représentés dans les fresques de la villa des Mystères. On y voit des femmes porter des objets voilés, qui seront révélés au myste durant le rite, qui aspire à faire de lui un dieu vivant, comme Dionysos, Ariane et Sémélé.
Au moment où j’étudiais ça, j’ai commencé à m’intéresser à l’obscénité. Car dans ces voies assez radicales, ce sont des expériences limites qui sont proposés au sujet. Il passe par des transes, des ivresses, parfois des rites érotiques. Ce n’est pas une question bassement transgressive. C’est opératif. Il s’agit de donner une chance à l’esprit de se voir lui-même. En fait, comme pour le diable tout à l’heure, l’obscénité et l’humour sont indispensable à cette opération. Car il faut qu’un certain nombre de persistances mentales sautent, pour que l’esprit devienne libre et puisse se distinguer. Dans ces voies cela s’obtient par un ébranlement du sujet, de ses croyances et de ses attachements.

Aussi, à partir d’une sculpture d’Herculanum, où un satyre s’accouple à une chèvre, j’ai commencé des variations pour obtenir un Kama-sutra assez obscène, qui m’a permis un dialogue avec les Shunga japonais, l’art hindou, Pompéi, Picasso, Goya, Araki. L’ensemble se construit autour d’une correspondance érotique réelle avec une complice, dont l’aspect caprin permet d’assurer l’anonymat.

En même temps que je faisais cela, la villa du Thiase a été découverte à Pompéi. Cette villa comporte dans un style assez semblable à la villa des Mystères une mégalographie. C’est très stimulant car cette découverte écarte un certain nombre de théories qui voudraient que les fresques ne représentent pas un rite sacré mais, par exemple, un mariage profane.
Ici, c’est clairement un rite qui est identifiable. Les fresques sont assez dégradées et parfois on devine tout juste ce qui est représenté. Je me suis donc mis à ce travail presque d’archéologue, qui consiste simplement à reconstituer l’ensemble par le dessin, afin de réfléchir à la dimension métaphysique qu’il implique.
Dans la villa du Thiase ce qui est frappant c’est que la dimension de trompe-l’œil est décuplée, jusqu’à en devenir principale. Tous les pilastres réels de la pièce sont dédoublés par des pilastres peints. Entre eux, les personnages sont sur des socles de statues, mais ils sont vivants. Mon intuition est que l’artiste a voulu nous montrer le passage du mythe à la réalité, du trompe- l’œil qui nous illusionne à la vérité qu’il donne, du symbole rituel à l’état d’être supérieur qu’il engendre. Il y a une faille entre les deux, c’est là qu’il a peint, dans la faille. Dionysos est le dieu du théâtre, du masque, du faux, mais c’est en passant par ce jeu et en laissant tout attachement qu’on arrive à la vérité de sa part divine.
Frédéric Lemaître
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