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Quentin Rollet // Original Outsider

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    PERSONA
  • il y a 24 heures
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 heure

©Yannick Ressigeac
©Yannick Ressigeac


Passé par le collectif démocratique Herman Dune, la lave en fusion des noiseux Prohibition, la noirceur hypnotique de Mendelson ; cheville ouvrière des labels Rectangle, puis BISOU et reQords, il était plus que temps d’apporter ce coup de projecteur pour éclairer le parcours du saxophoniste Quentin Rollet, activiste en filigrane sur un certain nombre de projets musicaux déjà présentés dans la revue.


Dernièrement, un certain nombre de ses albums m’ont séduit, comme Débordements (en duo avec Xavier Mussat), Correspondant à une lettre (en quartet avec Paul Collins et les frères Patrick et Thierry Müller) et Night In Red Satin (avec Jérôme Lorichon), tous trois achetés en soutien et pour préparer au mieux l’immersion pour cette conversation.

Nous voici donc pour cette rencontre au Baron Rouge, jouxtant la Place d’Aligre, par une après-midi ensoleillée du début du mois d’avril.


Il y a eu une évolution dans ton parcours et jeu de saxophoniste : d’un expressionnisme puissant (à la Peter Brötzmann, dont la musique était à prendre ou à laisser…) tu es passé à quelque chose de plus fragile, un peu comme un souffle diffus, une émotion contenue (presque japonaise) qui laisse une grande place à l’auditeur pour imaginer sa relation avec ta musique.

Sur le jeu, j’entends que je suis de plus en plus mélodique, lyrique, et moins bruitiste. D’ailleurs, je suis surpris de reconnaître d’autres musiciens dans ce que je joue, comme Daunik Lazro, ou Maurice Merle du Workshop de Lyon, fondateur de l’Arfi (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire). Tout le monde se rengorge sur le jeu de Colin Stetson, mais bien avant il y avait Evan Parker qui faisait cela depuis longtemps… Je ne maîtrise pas le souffle continu, je prends donc de grandes respirations, ce qui s’entend. Comme le bec du saxophone est en contact avec mes dents, mon corps vibre avec, puisque c’est relié au squelette directement. Donc je n’ai pas besoin de m’entendre très fort, ce qui fait que je peux jouer en étant peu présent dans les  retours sur scène, c’est encore mieux. Je joue en studio de la même manière que si c'était en concert. Et c’est souvent la première prise qui est la bonne. Dernièrement, j’ai enregistré avec Conor Oberst de Bright Eyes au Studio de La Frette, c’est une assez grosse machinerie américaine. Il m’a fait faire des « riffs », je ne suis pas du tout habitué à ça. J’aime bien utiliser toute la palette d’un instrument y compris des choses qui ne sont pas prévues pour ça (bruits de clés, de souffle).


Avec aussi l’allègement de ton instrumentarium. Est-ce lié uniquement aux maux du corps ou également à une envie de légèreté ?

Je suis plutôt dans le moins que le plus, effectivement. J’aime bien les petits instruments car ils sont faciles à transporter. Avant, les tournées se faisaient en camion, ce qui ne posait pas trop de problème quant a la quantité de matériel. Mais maintenant, les concerts ne s'enchaînent plus vraiment et les déplacements se font plutôt en train. J’ai donc réduit la partie matérielle, notamment pour les « featuring », lorsque je suis invité à jouer juste quelques morceaux en « guest ». J'utilise aussi un mini synthé (Korg Monotron Delay), tout petit mais très puissant, ce qui me permet d’alterner et de me reposer du saxophone, (qui est assez fatiguant physiquement sur la longueur).


Est-ce que tu écoutes beaucoup de musiques quand tu n’en joues pas ou bien as-tu besoin du silence ou te d’adonner à d’autres activités ?

J’en ai écouté énormément, et j’arrivais à en écouter pas mal aussi au Baron Rouge quand j’y travaillais le soir, ce qui n’est plus le cas. Je continue d’acheter beaucoup de disques, je reste fidèle à certains artistes que je suis, et je pense que c’est important d'écouter ce que font les autres, c’est bien d’être curieux. Mon père écoutait beaucoup de musiques traditionnelles, et je me suis rendu compte petit à petit en tissant la toile des sons que des gens dans le monde entier faisaient des choses similaires. On peut parfois se méprendre totalement sur l'origine d'un son, d'un morceau.



 Tu es une mappemonde de contacts musicaux (Nurse With Wound, The Legendary Pink Dots, le Japon) avec dernièrement la tournée en Chine pour le projet trio Nosferatu avec Emmanuelle Parrenin et Jérôme Lorichon. Est-ce que l’actualité internationale géopolitique ou un phénomène comme le Covid et le confinement ont eu un impact sur ta vie d’artiste ?

Juste avant de rentrer du Japon, en décembre, j’étais chez Makoto Kawabata (d’Acid Mothers Temple) à Osaka et il me dit : « Vérifie que ton avion va bien partir ? » car c’était hyper tendu entre le Japon et la Chine. Pareil lors de la tournée chinoise, pour la soirée à Hong Kong, on a senti que c’était très tendu. Alors que la période du Covid je l’ai bien vécue car mon salaire a été maintenu (sans avoir à travailler pendant un petit moment) et cela m'a permi de me consacrer un peu plus à la musique. Comme je ne joue que sur scène ou en studio, j’ai décidé d'acheter un enregistreur numérique 24 pistes et j’ai écrit aux amis : « Je peux jouer sur vos projets, envoyez-moi vos morceaux ». Et sur une dizaine de projets, six disques faits à distance sont sortis, comme Mettent une ambiance de malade ! (duo avec Kim Giani) ou A Fothermass Abominesque (duo avec James Worse). Pendant les confinements, je me suis rendu compte que je pouvais faire du bruit dans l’immeuble, car les autres résidents ont apparemment une résidence secondaire ailleurs où ils partent le week-end. Je jouais encore avec Pointe du Lac au Quai de Bourbon sur l’île-Saint-Louis le 14 mars, c’était trois jours avant le premier confinement.


Je t’ai vu en trio avec Eglantine Laval au Tony, puis tu as joué avec Emmanuelle Parrenin, et bientôt

Quentin Rollet  et Isabelle Magnon ©Cathimini
Quentin Rollet et Isabelle Magnon ©Cathimini

avec Catherine Guesde (Moon, Ciguë…). Avec Isabelle Magnon qui porte le label avec toi, peu de femmes travaillent finalement à tes côtés.

Les musiciennes avec qui je travaille sont souvent des gens plus jeunes et je dois dire que je ne connais pas trop les nouvelles générations. J’aimerais bien jouer avec plus de femmes et de gens différents. Mais je n’ai pas de réseau. Je ne fais pas partie de la constellation Coax et je ne suis plus programmé aux Instants Chavirés de Montreuil (alors que la création du label Rectangle était née d’une discussion avec le guitariste Noel Akchoté au comptoir de son bar !). Le Non-jazz me diffuse de temps en temps, comme dernièrement le trio inédit Galland Rollet Mussat (GRM), mais comme je ne suis pas intermittent, j’ai moins le temps pour rencontrer les gens. Je n’ai ni tourneur, ni agent. Je fais seulement deux concerts par mois car je travaille à temps plein depuis bien longtemps. Avec Isabelle nous avons enregistré un morceau en duo où elle est au piano préparé pour une des compilations curieuses de Denis Tagu. Sur Apparition-Disparition l’effet sonne comme des cordes d’Alice Coltrane. C’était pour accompagner une installation vidéo.




Comment évolue le label BISOU et que représente la succursale reQords : une niche underground, un peu comme le Broken Impro de Romain Perrot (Vomir) au Chair de Poule ?

Ce qu’on produit a le mérite de sortir, mais il faut pouvoir en vendre un certain nombre pour nous y retrouver. Cela demande pas mal de travail, que je n'ai pas vraiment le temps de bien faire, vu mon activté salariée (porter Bisou, c’est du travail non payé en plus). Ce qui fait qu'il n'y a qu'une ou deux sorties par an. Pour reQords, sur lequel sortent uniquement des disques sur lesquels je joue, c'est différent. Vu que c’est une petite économie, une centaine de ventes couvrent les frais.  J’ai dû faire cinq Broken Impro, j’aime bien le concept. C’est un temps court, une rencontre, tu ne choisis pas vraiment les gens avec qui tu joues. Parfois, c’est très compliqué  quand les participants ne maitrisent pas leurs instruments ou qu’ils ne sont pas improvisateurs. Tu es obligé de t’adapter à eux. Et d’autres fois, c’est évident, comme si ça faisait longtemps qu’on jouait ensemble. Comme la rencontre avec François Galland (nous avons maintenant un duo, RG, et le trio GRM qui a joué au Non jazz).


Par quoi te laisses-tu imprégner pour composer ta participation sonore : ton environnement (le décor), tes partenaires de jeux (l’interaction), un concept ou une thématique ?

Très souvent, je n’ai pas d’idées avant. Place à la spontanéité. Si j’entends un bruit dans la salle, je m’en sers. S’il y a un problème technique, j’en joue. La plupart des gens ne se rendent pas compte qu’ils improvisent en permanence (comme ce dialogue-là, entre toi et moi). Le plus important, c’est la souplesse. Mais parfois il vaut mieux casser quelque chose qui ne fonctionne pas. Au début avec Akosh S. Unit, je ne connaissais pas les morceaux, ni les gammes, ni les harmonies. J’étais là pour amener de la surprise, de l’inattendu, c’était lourd pour moi, puis libérateur. Parce qu’a un moment avec la scène improvisée, il n’y avait plus de surprise, c’était un peu navrant. En ce moment l’impro n’est plus vraiment dans le jazz. Par exemple, j'ai enregistré avec Maurice Louca des Dwarfs of East Agouza. Il fait de la guitare traditionnelle (et de l'électronique), je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, c’est une autre manière de faire. Et j’ai fait avec. J’ai aussi travaillé avec Makoto Kawabata à Osaka : on enregistre, on compare ce qu’on aime. Ainsi tu peux faire quelque chose que tu estimes moyen mais que l’autre apprécie et si le tout est réussi, c’est retenu pour l’album. Pour l'aspect technique je peux demander à Patrick Müller, ou à Jean-Marc Foussat (Fou Records) ou à François Galland (l’ingé-son des Non Jazz) de m’assister pour l'enregistrement et le mixage.


J’ai lu un petit livre qui s’appelle L’art de ranger ses disques, et je me demandais si, quand on est musicien, on procède différemment ?

Pas vraiment. J’ai un rangement par ordre alphabétique, sauf pour les musiques traditionnelles que je classe à part, par label. J'ai toujours aimé les mélanges. Chez Rectangle j’avais fait le File Under Music pour mettre en relation les improvisateurs (Yves Robert, Didier Petit, Denis Colin, Daunik Lazro) et les rockeurs tendance noise (Prohibition, Bästard, Hint, Heliogabale, Sister Iodine). Ça donnait des mélanges détonants. Deux autres albums étaient prévus, un de rencontre entre des musiciens trads et des groupes de rock et un avec des électroacousticiens et ces mêmes groupes de rock. Nous avons arrêté le label avant de les produire.




Est-ce que les mots viennent après, pour les titres des chansons ou des albums ?

Ce n’est pas toujours moi qui trouve les noms. Sur le disque avec le japonais Kissa Shukaï ce sont juste des nombres d'ailleurs.


Est-ce que tu te considères comme un apport extérieur ou comme un leader ?

Je ne me considère jamais comme un leader. Je suis à égalité. Ces dernières années, j'ai enregistré beaucoup de duos, notamment avec David Grubbs, Otomo Yoshihide, Kissa Shukaï, Eugene Chadbourne, Andrew Sharpley, Romain Perrot, Thierry Müller... Certains sont encore à paraître (avec Maurice Louca,  Makoto Kawabata, Jaap Blonk...)


Et quelle est ta relation au cinéma, parce que quand on voit tes visuels de pochettes, on pense forcément à son influence ?

J’aime beaucoup le cinéma. Il a quinze vingt ans j’y allais cinq fois par semaine et j’allais voir de tout, sans faire de distinction : des blockbusters, du cinéma de genre, des films d’auteurs. Je me rappelle avoir vues Les Histoires de Fantômes Chinois à leur sortie en 1987 à Lyon, c’était marquant. J’ai même joué avec The Red Krayola pour l’étrange musique de l’étrange festival. Depuis quelques années, à la demande de la Cinémathèque Française, nous avons fait une série de ciné-concerts sur différents films : Nosferatu, de Murnau, projet qui a tourné un peu, Les espions de Fritz Lang et Intolérance de Griffith.  Pour les visuels des pochettes, on demande souvent à des artistes, des gens qu’on aime bien. Même à l’époque de Rectangle on a eu des gens reconnus qui nous ont fait des pochettes gracieusement (Albert Oehlen, Cosima Von Bonin, Michael Krebber...)


Est-ce qu’il y a une dissociation entre les enregistrements et les tournées : est-ce qu’un album est

toujours l’occasion de donner des concerts ? Est-ce qu’un concert donnera toujours lieu à des enregistrements ? Est-ce qu’il reste de la place pour des impromptus et des happenings chers au free-jazz ?

Pas forcément. Tout n'est pas bon à garder. Et surtout, tout n'est pas systématiquement enregistré. Depuis trois, quatre ans, je sors entre six et dix albums par an. J’ai enregistré pour le prochain Laurent Saïet, toujours chez Trace, son label. Quand je réécoute son album un peu gothique After The Wave, je ne me reconnais pas, c’est comme si c’était quelqu’un d’autre qui jouait. Récemment, lors d'un enregistrement avec Otomo Yoshihide (avant sa balance pour le concert du soir aux Instants Chavirés), je constate qu'il ne joue qu’avec des flexi-discs, et je lui lance « Faisons-en un ». C'est son premier flexidisc ! L'album complet (Flying Kaijus) va sortir chez Bisou en fin d'année.


Stan Degré






 
 
 

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