ELIZABETH PICH // FUNGIRL FOREVER
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FUNGIRLS FOREVER !
ELIZABETH PICH, EST UNE AUTRICE ET DESSINATRICE DE BD NÉE EN ALLEMAGNE ET AYANT VÉCU AUX ETATS-UNIS JUQU’À L’ÂGE DE 14 ANS, AVANT DE REVENIR VIVRE EN ALLEMAGNE. ELLE S’EST FAIT CONNAÎTRE SUR INSTAGRAM VIA WAR AND PEAS, SÉRIE DE COMIC-STRIPS REALISÉE AVEC JONATHAN KUNZ.
À L’OCCASION DE LA SORTIE DU DEUXIEME ALBUM DE FUNGIRL (FUNGIRL FOREVER) ET DE L’EXPOSITION ÉPONYME A LA GALERIE ARTS FACTORY, ELIZABETH PICH ET VIMALA PONS ÉTAIENT INVITÉES A FAIRE UNE LECTURE-PERFORMANCE À LA LIBRAIRIE LE MONTE-EN-L’AIR. VIMALA PONS, QU’ON NE PRÉSENTE PLUS, (DÉJA INTERVIEWÉE DANS LE NUMÉRO 4 ET 15 DE PERSONA) RÉCEMMENT AUREOLÉE D’UN CÉSAR DE LA MEILLEURE ACTRICE DANS UN SECOND RÔLE, A CHALEUREUSEMENT ACCEPTÉ CET ENTRETIEN CROISÉ AVEC ELIZABETH PICH, POUR NOTRE PLUS GRANDE JOIE ET NOS MEILLEURS FOUS RIRES.
Comment vous êtes-vous rencontrées ? Connaissiez-vous le travail de chacune avant de vous rencontrer ?
Vimala Pons : Je connaissais déjà le travail d’Elizabeth avant de la rencontrer.
Nous avons été mises en relation par Camille Escoubet, son éditeur français. J’avais lu Fungirl avant notre première entrevue ; en ce sens, notre rencontre s’est avant tout jouée sur le terrain de la lecture.
J’en étais, d’ailleurs, particulièrement fière.
Elizabeth Pich :
J’ai été présentée à Vimala par mon éditeur. Quand j’ai entendu parler de toi, j’en ai parlé à une amie, et elle est devenue complètement folle [rires]. Elle m’a montré ton travail, et j’ai fait quelques recherches, un peu d’espionnage. Et j’ai tout de suite eu le coup de foudre. J’étais vraiment honorée et heureuse de faire la première lecture qu’on a faite ensemble, et je suis fan depuis.

Comment cette idée de lecture-performance est-elle venue ?
Elizabeth Pich : J’avais déjà fait des lectures seule, mais je ne pouvais pas les faire dans plusieurs langues. Je voulais une vraie performance en français, et comme je ne parle pas la langue, l’idée s’est faite avec mon éditeur.
Vimala Pons : J’ai vraiment adoré Fungirl. Je déteste la bande dessinée, je ne comprends pas. Mes yeux n’arrivent pas à suivre. Je lis le début, puis je suis attirée par la fin de la page. C’est comme un spoiler page après page. Je n’arrive pas à lire de BD. Et quand j’ai lu ta BD, je me suis dit : « J’adore la bande dessinée » [rires]. Ton éditeur m’avait parlé d’une autre lecture faite avec quelqu’un d’autre, mais le ton était très plat, et il m’a proposé de faire moi-même la lecture en français, sachant que je suis actrice et que j’ai plus l’habitude de faire ça avec le ton, en étant habitée.
Elizabeth, est-ce que ça te permet de faire vivre plus intensément tes personnages et d’extérioriser leurs émotions à travers cette lecture-performance ?
Elizabeth Pich : Lire en public, c’est l’exact opposé du travail d’écriture de BD. J’aime beaucoup. Je n’aurais pas envie de faire ça tous les jours, je serais épuisée. En revanche, après avoir travaillé seule dix heures par jour pendant deux ans sur une BD, c’est très agréable de lui donner vie autrement, de montrer comment on imagine les scènes dans sa tête. Et c’est aussi drôle de faire des voix ridicules, avec toutes les onomatopées. Ça apporte beaucoup d’action aux pages.

Vimala, tu travailles sur l’équilibre et le déséquilibre émotionnel et physique. Elizabeth, tu travailles autour d’un personnage qui sème le chaos autour d’elle, qui agit avant de penser. Comment définiriez-vous le chaos ? Et comment ça se manifeste dans votre travail et vous-même ? Quel est votre processus créatif ?
Vimala Pons : Pour moi, il s’agit plutôt de prendre un élément, puis un autre, de les mettre ensemble et d’observer la réaction chimique. Il y a peut-être une notion de chaos là-dedans, mais c’est très précis. Lutter contre la gravité, c’est chaotique, mais c’est une danse très rigoureuse. Je cherche plutôt des choses qui entrent presque en contradiction, parce qu’il y a alors les deux choses que j’aime le plus : la cruauté et l’humour. Il y a une recherche de chaos, mais c’est très discipliné, très routinier. Même quand je sais que je vais écrire, je travaille de 8 h à 17 h, puis je vais boire un soir pour écrire dans un état cotonneux le lendemain. Les endroits de chaos sont circonscrits pour créer de la rigueur.
Elizabeth Pich : Le chaos, c’est bien pour écrire, c’est bien pour les histoires. Mais c’est très mauvais si tu veux vivre en tant qu’autrice de bandes dessinées. Je n’ai pas besoin d’être folle tout le temps. Fungirl est un personnage que j’ai inventé : elle n’est pas comme moi. Il y a bien sûr des aspects de moi en elle, mais je ne pourrais pas vivre comme ça. Ce serait épuisant, et je serais probablement en prison [rires], ou je ne pourrais pas faire de BD, parce qu’elle ne peut pas se concentrer pendant deux ans sur une seule chose. C’est impossible. En revanche, vivre des expériences dingues, c’est génial quand on écrit. On a besoin d’expériences, on en a soif. C’est souvent pour ça qu’on se retrouve embarqué dans des situations complètement dingues : on se dit que ça fera une super histoire, alors on dit oui. J’ai peur qu’en ce moment ma vie soit assez ennuyeuse, donc j’ai peur que mon travail devienne ennuyeux. Je vais peut-être devoir replonger dans le chaos total pour avoir plus d’histoires, puis redevenir ennuyeuse pour les écrire. On verra bien.
En quoi l’humour est-il nécessaire pour vous ?
Elizabeth Pich : Je pense que l’humour est souvent sous-estimé. Il est très puissant. Il peut servir à traiter beaucoup de choses. C’est ma façon d’assimiler ce qui se passe dans ma vie ou ce qui s’est passé dans le passé. C’est aussi un excellent moyen de parler légèrement de choses qui ne le sont pas, ou de raconter des histoires sur des sujets difficiles. C’est une forme de narration assez sous-estimée. Ça peut servir de moyen de protestation, de critique. L’humour a une légèreté qu’on prend souvent pour de la superficialité, ce que je ne pense pas du tout. Il a beaucoup de force parce que le lien est immédiat. Si je ris avec quelqu’un, je n’ai pas besoin de le connaître, ni de le comprendre, ni même de parler la même langue. Si on rit, le courant passe tout de suite. C’est ce que j’aime dans l’humour. C’est désarmant. Quand je rencontre quelqu’un et que je lui souris, même simplement, il y a tout de suite un moment de détente. Je me dis : « Je crée un lien. » J’adore faire rire les gens. Si les gens rient en lisant mon livre et qu’ils ressentent quelque chose, pour moi, c’est la plus grande récompense possible en tant qu’autrice.
Vimala Pons : L’humour, c’est ma bouée de sauvetage. C’est une force. C’est comme le clignotant, ce n’est pas en option. Je trouve ça très intéressant parce qu’on n’a pas beaucoup creusé l’humour dans l’histoire de l’art. Il y a la mécanique du rire décrite par Bergson dans son essai Le rire, quelques ouvrages, L’idiotie de Jean-Yves Jouannais, mais finalement très peu. On ne l’attrape pas facilement, alors que c’est une notion très puissante. J’aime aussi beaucoup le livre Mes héros comiques de Judd Apatow, où il a interviewé Jim Carrey, Jerry Seinfeld et d’autres. Ils disent des choses très profondes. Par exemple, Jim Carrey expliquait sa dépression en disant que son corps lui disait : « Va te faire foutre, je ne veux plus jouer ce rôle, je ne veux plus être cette personne. » Un ami lui avait dit que “depressed ” voulait dire “deep rest ” [repos profond]. Pour moi, l’esprit de sérieux sert souvent à masquer un manque de profondeur. C’est comme un masque.

L’amitié semble quelque chose de primordial pour Fungirl. Quelle place occupe l’amitié dans vos vies ?Vimala Pons : Je n’ai pas de famille, il ne me reste que mon père. J’ai été élevée dans une secte en Inde, c’est vrai. Mes amis sont vraiment ma famille.
Elizabeth Pich : Mes amis comptent beaucoup pour moi et font aussi partie de ma famille. J’ai aussi un passé assez mouvementé. Les amitiés ont toujours été la famille que j’ai choisie pour m’entourer. Dans les milieux queer, les amitiés sont souvent plus importantes que dans d’autres configurations, parce qu’on n’est pas forcément invité à entrer dans le modèle familial nucléaire. Alors, à l’âge adulte, on se demande : y a-t-il d’autres façons de donner un sens à ma vie avec les gens que j’aime autour de moi ? Les amitiés prennent donc une place très importante.
Elizabeth, tu avais monté un groupe qui s’appelle Speedgirls, avec Kathrin Molter et Lisa Marie Schmitt, et vous aviez sorti un album en janvier 2020, Living in the Fast Lane. Qu’est-ce que tu en retires, et qu’est-ce que la musique t’apporte ?
Elizabeth Pich : La musique occupe une place très importante dans ma vie. J’ai vraiment besoin de musique pour vivre. La musique et l’art, ou la musique et la bande dessinée, sont très étroitement liés. J’ai toujours de la musique qui me trotte dans la tête. Quand j’écris une scène ou quand je travaille, j’écoute presque tout le temps de la musique, sauf si j’ai besoin de me concentrer extrêmement fort. En général, j’écoute mon album préféré du moment. La musique est donc une très grande part de mon travail, mais j’adore aussi aller à des concerts. Le groupe, c’était quelque chose de très spontané : on s’est rencontrées à une fête, on a eu envie de monter un groupe, et on s’est retrouvées la semaine suivante pour improviser. Kathrin jouait de la batterie, Lisa Marie a une formation classique au violon et jouait de la guitare, et moi je faisais la basse. C’était un mélange funky et chaotique de nos trois parcours, mais ça a vraiment bien fonctionné. On a écrit des chansons bizarres et on a sorti un vinyle avant le Covid, avec cinq morceaux. On peut le commander sur Bandcamp. Il est expédié depuis mon studio, dans mon sous-sol. C’est un album très sympa, mais la pandémie a un peu saboté la tournée mondiale qu’on avait prévue. On espère faire une tournée de retour. On s’est appelées Speedgirls parce qu’on pensait que les gens croiraient qu’on joue très vite, mais en réalité ils pensaient surtout qu’on prenait de la drogue. En fait, non, c’était juste le nom. Je ne joue pas bien quand je suis sous l’influence de quoi que ce soit, à part de la bière.
Vimala Pons : Je ne me considère pas comme musicienne, même si je compose les bandes originales de mes spectacles. Lorsque j’écris un film, je m’installe sur Logic Pro avec mon synthétiseur et au fil de ma lecture, des motifs musicaux émergent. C’est un dialogue constant entre les mots, le rythme du texte et la composition. La musique n’est pour moi qu’un outil d’écriture. Il m’arrive de conserver ces créations sur scène précisément parce qu’elles sont fragiles, presque en manque de quelque chose. C’est sans doute pour cela que je n’aime pas particulièrement les concerts… c’est pour moi une expérience aussi déconcertante que la lecture d’une bande dessinée [rires].

Et à propos de cinéma, Elizabeth, envisages-tu une adaptation cinématographique ou audiovisuelle de Fungirl ?
Elizabeth Pich : Je prévois de créer une série animée. J’y travaille en ce moment même. J’étais en contact avec une grande société de production, mais nous avons cessé de collaborer. Mais je vais continuer. Il y aura une série Fungirl, c’est juste une question de temps.
Et toi Vimala, tu adaptes Le Périmètre de Denver en long-métrage ?
Vimala Pons : Non, pas du tout. Je prépare une adaptation de Hulk, mais pour une femme [rires].
Elizabeth Pich : Super, j’adore ça ! As-tu vu…? … je ne retrouve plus le titre.
Vimala Pons : Violent Women ! [NDLR : drame policier réalisé par Barry Mahon, 1960]
Elizabeth Pich : Oui, c’est ça ! Et Love Lies Bleeding ? [NDLR : thriller romantique, réalisé par Rose Glass avec Kristen Stewart et Katy O’Brian , 2024].
Vimala Pons : Oui, j’ai adoré.
Est-ce qu’il y aura une suite de Fungirl ? Est-ce qu’on en saura plus sur son passé ?
Elizabeth Pich : Il y aura d’autres histoires de Fungirl. Il y aura un troisième tome. Je ne sais pas encore exactement ce qui va se passer. Il faudra attendre pour voir, car il est toujours difficile de remonter le temps. Je veux rester fidèle à l’univers, mais ce serait drôle d’avoir une série où, au lieu d’être pour les enfants, ce serait comme si les personnages étaient des enfants qui font des folies. Je ne sais pas encore comment fusionner ces deux époques. On a eu une discussion hier lors d’une rencontre à la librairie A la marge à Montreuil où on s’est dit que Fungirl devrait se présenter aux élections. Peut-être que ça pourrait être génial, ou alors un véritable désastre. Quoi qu'il en soit, ça promet d'être divertissant.
Vimala Pons : Ça pourrait être génial d’adapter Fungirl en prises de vues réelles ?
Elizabeth Pich : Oui, tu as raison. Qui jouerait son rôle ? On m’a posé cette question lors d’une récente interview, et j’ai répondu que tu serais mon premier choix.
Vimala Pons : YES !!!
Elizabeth Pich : Mais je ne sais pas si ça te dit, si tu as le temps.
Vimala Pons : Ça me dit carrément !
Elizabeth Pich : Bon, on s’est mises d’accord : on va faire un film en prise de vues réelles. On verra les détails plus tard.
Vimala Pons : Ouais ◉
ENTRETIEN & PHOTO : AUDREY SCHNELL, avec l’aide de Vimala Pons, pour la traduction des questions

Fungirl Forever, d’Elizabeth Pich, Super Loto Éditions, 2026

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