HERMAN DUNE // ODYSSEÚS
- PERSONA
- 14 juil. 2025
- 7 min de lecture

Il y a parfois des projets qui mûrissent dans le silence, dans l’attente du bon moment, presque à l’abri du monde. Le nouvel opus de Herman Dune en fait résolument partie. Né d’un exil contraint, d’un entre-deux géographique et émotionnel, ce disque est autant un journal intime qu’un carnet de voyage intérieur.
C’est depuis Montréal, bloqué loin des siens et des certitudes, que David Ivar — l’homme derrière Herman Dune — a commencé à écrire ces nouvelles chansons. Entre la tombe de Leonard Cohen, les rues enneigées, et le manque de sa femme restée à Los Angeles, l’écriture est redevenue un refuge, presque une nécessité vitale. Avec, en filigrane, une figure tutélaire : Ulysse, l’éternel errant.
Dans cet entretien à cœur ouvert, Herman Dune revient sur la genèse singulière de son treizième album, son travail pour la première fois avec un producteur, la confiance retrouvée, l’abandon du contrôle, et cette lumière persistante qu’il continue de chercher à travers la musique. Une conversation sincère, traversée de doute, d’une beauté évidente, et la volonté farouche de rester fidèle à lui-même.
Ton nouvel album sort aujourd’hui. Peux-tu nous raconter ce qui en a déclenché l’écriture ?
L’album est parti d’une chanson, celle qui donne son titre au disque. J’étais dans une période de voyages compliqués, entre l’Europe et les États-Unis, à cause des restrictions sanitaires. Ma femme, avec qui je vis à Los Angeles, était malade, et j’ai dû me rendre en urgence à Paris. Le problème, c’est qu’à cette époque, le retour aux États-Unis était bloqué. J’ai réussi à passer par Montréal, c’était la seule option. Là-bas, je ne savais pas du tout quoi faire, combien de temps je resterais bloqué. Je suis tombé sur les membres de Godspeed You! Black Emperor, que je connaissais à peine, et ils m’ont proposé de loger dans leur hôtel fermé, au centre de la ville. J’étais seul, dans une ambiance étrange, un peu déchirée. Chaque matin, j’allais marcher jusqu’à la tombe de Leonard Cohen. J’ai commencé à me sentir comme Ulysse, bloqué chez Calypso, sans possibilité de rentrer. C’est de là qu’est venue la première chanson, et de fil en aiguille, tout l’album.
Leonard Cohen semble avoir eu une importance particulière pendant cette période. Pourquoi lui ?
Il m’a toujours accompagné. C’est un artiste qui a été là à chaque moment important de ma vie. À Montréal, il était encore plus présent. Aller sur sa tombe est devenu une sorte de rituel : une heure de marche, un moment suspendu. J’y allais seul, j’écoutais ses chansons, je lisais ses textes. Il y a quelque chose de réconfortant dans sa manière de parler du monde, une sagesse, une beauté dans les mots.
Cette période d’errance, de séparation, t’a-t-elle changé intérieurement ?
Oui, profondément. Ça a été une série d’années très dures, et écrire m’a aidé à les traverser. C’est revenu me reconnecter avec le côté thérapeutique de l’écriture. La première chanson, Odyphéus, puis Elle est un symbole, m’ont réellement accompagné. C’est par elles que tout a commencé.
As-tu senti une différence dans ta manière d’écrire cet album ?
Oui, une énorme différence. J’ai pris mon temps. C’était important. Je n’arrivais pas à sortir le disque tout de suite. L’album est resté avec moi longtemps, jusqu’à ce que le moment d’enregistrer s’impose de lui-même. Et j’ai compris qu’on pouvait perfectionner les chansons avec le temps, sans les abîmer.
Tu as aussi collaboré avec un producteur pour la première fois, David Garza. Comment ça s’est passé ?
C’était une première, oui. Je ne pensais jamais faire appel à un producteur. Mais David a écouté mes chansons et il a eu une vision. On était dans une pièce, je lui chantais les morceaux, et il m’a dit : "On doit l’enregistrer tout de suite." En une semaine, on était en studio, sans trop réfléchir. C’était live, avec des musiciens que je ne connaissais même pas. Très chaotique en apparence, mais David savait exactement où il allait. Ce qu’il m’a apporté, c’est la liberté. J’ai lâché prise. J’ai juste eu à chanter et à jouer. C’était une expérience très puissante.

On sent dans cet album à la fois de la rudesse et une grande lumière. Tu es d’accord avec ça ?
Complètement. Cet album reflète exactement ce que j’ai traversé. Des choses très lourdes émotionnellement, mais aussi une forme de joie d’avoir pu les transformer en musique. Comme si la douleur avait été sublimée dans l’art. Ces chansons, elles portent du poids, mais aujourd’hui, elles sont devenues une source de lumière.
Tu as toujours construit une sorte de mythologie autour de toi, de ton nom, de ton univers. Est-ce que cet album s’inscrit aussi dans cette idée ?
Oui, je pense que c’est un mélange entre mythe et métaphore. J’ai tendance à idéaliser les choses, mais j’essaie toujours d’être honnête. Ce que j’aime, c’est raconter une bonne histoire. Même si elle est imaginaire, elle doit dire quelque chose de vrai.
C’est un album très personnel. Tu y parles aussi de ta femme, de votre relation. Est-ce un tournant dans ton écriture sentimentale ?
C’est certain. C’est un disque charnière. J’ai attendu de pouvoir raconter toute l’histoire, pas juste un instant. J’ai laissé le temps passer pour que l’album suive une vraie narration, une progression intérieure.
Et la pochette ? Elle est assez marquante.
Elle a été faite par ma femme. Elle a eu l’idée de faire un buste de moi, puis de le diviser. C’est la première fois que je ne m’en chargeais pas tout seul. Je lui ai posé, elle l’a sculpté, puis on a fait les photos ensemble. C’était très naturel. C’est à la fois un cadeau et une collaboration.
Finalement, ce sont les autres – un producteur, une artiste proche – qui ont réussi à dire quelque chose de toi, peut-être même mieux que toi-même ?
Oui, c’est un peu les bienfaits de la psychothérapie (rires). Accepter que d’autres puissent voir ce que tu vis, avec un regard plus juste parfois. C’est comme ça qu’on avance aussi.
Ce disque sort aujourd’hui. Est-ce que sa sortie te fait quelque chose de spécial, par rapport à tes précédents albums ?
Oui, je le ressens différemment. Avant, les sorties étaient très concrètes : tu allais voir le disque en magasin, tu faisais la promo. Avec le temps et le numérique, c’est devenu plus abstrait. Mais là, je ressens quelque chose. Comme si je pouvais enfin m’exprimer pleinement. J’ai cette sensation physique que quelque chose s’est levé de mes épaules.

Tu pars bientôt en tournée. Ça change aussi la manière dont tu abordes la scène ?
J’ai adoré ma dernière tournée, alors j’espère que celle-ci sera à la hauteur. Maintenant que j’ai mon propre label, je peux choisir le bon moment. Laisser le temps au public de découvrir l’album avant d’arriver sur scène. Et puis je joue les morceaux avec un vrai plaisir. Ce n’est plus une tournée pour "promouvoir", c’est une tournée pour partager.
Tu vis entre plusieurs pays. Est-ce que tu ressens des différences selon où tu joues ?
Les publics sont différents, oui. Mais j’ai de la chance : les gens qui viennent me voir aiment la musique. Ils écoutent, ils laissent de l’espace. C’est un vrai privilège. J’ai longtemps rêvé de tourner aux États-Unis. Maintenant que j’y vis, je rêve de tourner en France. On rêve toujours de ce qu’on n’a pas, non ?
Tu parlais tout à l’heure des différences entre les publics. Est-ce que tu ressens vraiment des écarts selon les pays où tu joues ?
Oui, bien sûr. Il y a des différences. Quand je suis en Angleterre ou aux États-Unis, il y a un rapport plus direct aux paroles, évidemment, parce que c’est la langue du public. Mais j’ai toujours été étonné du niveau d’écoute de mon public, où que ce soit. Les gens sont là pour les chansons, pour les mots. En France, j’ai toujours eu le sentiment que la chanson est perçue comme un art à part entière. On la respecte comme on respecterait la chorégraphie ou la peinture. Tandis que dans les pays anglo-saxons, il y a un côté plus immédiat, plus brut, qui a aussi du bon.
Si je te demandais dans quel pays il faut être pour écouter ton album, tu me répondrais quoi ?
Je crois que je ne pourrais pas choisir. Mais j’ai un attachement particulier pour la Bretagne. Je suis breton, et je commence d’ailleurs ma tournée là-bas. C’est une région où j’ai toujours ressenti un vrai accueil, une écoute particulière. Peut-être ce côté voyageur, sensible… Ça me touche beaucoup.
Tu as déjà une longue carrière derrière toi, une identité artistique bien définie. Est-ce qu’aujourd’hui, avec du recul, tu repenses à tes débuts ? À ce que tu voulais accomplir au départ ?
Oui. Et je m’en souviens très bien. J’ai voulu être chanteur depuis que je suis tout petit. C’était une obsession. Mais je ne savais absolument pas comment y arriver. Je vivais dans un environnement complètement déconnecté de cette ambition. C’était comme avoir un rêve dans une langue étrangère. Je me rappelle cette soif permanente de vouloir enregistrer, chanter, faire des disques, monter sur scène. Et à l’époque, ce n’était pas aussi simple qu’aujourd’hui. On ne pouvait pas enregistrer chez soi. Tout semblait inaccessible. J’avais l’impression d’être un insecte dehors, qui regarde une voiture fermée en essayant de rentrer. Et cette soif ne m’a jamais quitté. Elle est toujours là. Je ne sais pas quand, ni si, elle s’éteindra un jour.
Et tu ne veux pas qu’elle s’éteigne non plus.
Non, surtout pas. Pour l’instant, je ne vois pas comment ça pourrait arriver. Il y a toujours quelque chose à explorer.
Tu disais un peu plus tôt que cet album t’avait permis de faire des choses que tu n’avais jamais faites. C’est un peu le disque de tes rêves ?
D’une certaine manière, oui. J’ai toujours des rêves en musique. Par exemple, je n’avais jamais fait de disque avec du violon. C’était un rêve impossible, jusqu’à ce que je sache comment l’approcher. Donc oui, ce disque est un rêve qui devient réalité. Mais j’en ai d’autres. Toujours. Chaque album, je le vis comme si c’était le plus important de ma vie. Mais je sais aussi maintenant qu’il y en aura un autre. Toujours une nouvelle idée. Une autre pièce à construire.
Stéphane Perraux


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