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ETIENNE DAHO // Roman de l'intime


© Frédéric Lemaître

Six ans après Blitz, voici que s'éveille son treizième album studio, Tirer la nuit sur les étoiles, réalisé avec le fidèle Jean-Louis Piérot et le talent d'une multitude de musiciens. Disque à haute teneur romantique, Etienne Daho n'en laisse pas moins s'échapper une musique enlevée, entre épanchements symphoniques et vivacité électronique et propulsant sa voix chaleureuse vers des cimes de toute beauté. A 67 ans il nous offre donc une oeuvre d'une fulgurante jeunesse. Pour fêter la sortie d'une nouvelle version de l'album avec des titres inédits et une tournée lumineuses qui se termine ce vendredi 22 à L'Accor Arena de Paris, voici la dernière interview donnée à Persona, enchanterersse !


Serait-ce l'hôtel de tous les péchés puisqu'il en porte le nom ? Façade noire austère, j'entre au Sinner par une mince ouverture, mais c'est un vaste hall qui s'impose et je suis pris instantanément par une odeur d'encens pimenté, senteur bois de cèdre et cuir. Sur ma gauche, discrètement se cache un confessionnal d'où sort un visage aimé, celui d'Etienne Daho, car il vient de faire une séance photo pour le journal Libération. C'est à mon tour maintenant d'avoir accès à sa présence, à sa parole attentionnée. Le lieu est assez sidérant et donne envie d'y séjourner. Même l'ascenseur tamisé qui mène aux chambres et dont les parois recouvertes de velours sont déjà une invitation, un appel à la perdition. Longs couloirs à la lumière feutrée, dédales labyrinthiques, on se croirait un moment en Orient. Dans la chambre d'Etienne, un dessin au mur me fait penser à ceux de Cocteau. Il n'y a évidemment pas de hasard.

Lorsque nous nous étions vus pour le précédent disque, et que nous parlions de Nocturne, dernier morceau de Blitz, Etienne Daho m'avait révélé que le prochain album serait de cette trempe et je confirme, il y a bien une filiation. Même si rien encore ne semblait écrit, en germe s'épanouissait déjà l'idée d'un élan extatique comme une envolée de nuit. D'ailleurs, la photo de couverture du disque, symbole d'une embardée à venir, pleine de fougue et d'amour fou à bord de cette voiture féline, cette DS similaire à celle de Frank Darcel avec qui il sillonnait les routes d'une jeunesse exaltée au début des années 80, en témoigne. Ce disque c'est un film mental, c'est un roman en cours. C'est presque même un album littéraire tant ses mots sont ciselés et touchent au coeur. "Tendre est la nuit " chante-t-il dans le morceau d'ouverture et c'est la prose fiévreuse de Fitzgerald qui surgit au détour d'un murmure.  Je me retrouve maintenant en face de lui et de son extrême gentillesse. Sous sa veste noire se détache un T-Shirt Boyfriend, titre phare de Tirer la nuit sur les étoiles, sorti avant l'album, un 14 février, et qui donnait déjà le ton du disque. S'y déploie une chaleur qui embrase toute l'oeuvre sous le phrasé du narrateur d'une générosité absolue : "Je s'rai ton pote, ta dope, ta pharmacopée. Je s'rai le cachet qui fond sous la langue pour t'apaiser ". En s'installant en face de moi, Etienne me chuchote : "Oui, il y a une intimité, une proximité dans cette chanson, c'est vraiment quelque chose qu'on dit à l'oreille de quelqu'un ". Alors partons un instant en voyage avec lui et voguons allègrement sur les flots de sa parole, comme ce disque qui commence dans le bruit des vagues et se termine dans le bruit des vagues. La plage à Paris est sous les pavés, comme on le sait.

 

J'entends cet album comme une lettre à quelqu'un ou un film imaginaire qu'on pourrait se faire. Je trouve ce disque assez littéraire même. Il se termine d'ailleurs par Roman Inachevé. Quelle était l'idée de départ ?

J'ai commencé à rêver ce disque pendant la production de l'album de Jane BirkinOh ! Pardon tu dormais. J'étais complètement immergé dans son monde, et d'être confronté à ses textes, m'a inspiré je crois. Ils sont très puissants. La manière dont elle écrit est étonnante car ça n'est pas sa langue maternelle. Elle invente des choses très poétiques et c'était très marquant. D'en faire des chansons était d'ailleurs un exercice très intéressant. Puis j'ai rencontré Fred Ventura de Italoconnection,qui m'a dit qu'il aimait beaucoup mon travail, qu'il venait d'Italie pour voir mes concerts. Il m'a envoyé de la musique et pendant un an et demi j'ai tourné autour, mais rien ne venait, je n'arrivais pas à trouver de mélodie ni de texte et d'un coup c'est arrivé. C'était comme une petite clef qui a ouvert un coffre, comme pour me dire que je pouvais entreprendre cet album. J'étais prêt de nouveau à diffuser tout ce que j'avais ressenti pendant les deux dernières années. Il y avait évidemment cette chose qu'on a traversé de façon collective tous ensemble et universellement : cette pandémie, ces confinements, le fait d'être masqués, enfermés. Tout ça à donné Virus X avec une dimension humoristique sur la toxicité de certaines relations personnelles et de la toxicité du virus. On retrouve aussi cette idée dans Respire qui est l'après confinement, avec l'envie de se libérer de tout. J'évoque même la guerre en Ukraine avec Le Chant des Idoles. Beaucoup de choses ont ainsi contaminé le disque.

 

Dualité de l'amour avec Comme deux aimants, échapper à l'embuscade comme dans Virus X, justement, ou bien encore cette sentence fatale : " J't'ai brûlé la cervelle " dans Les petits criminels. Le rapport amoureux ici frôle souvent le danger.

Oui, j'ai toujours besoin d'intensité et en général on la trouve avec des objets d'amour qui ne sont pas lisses. C'est ce qui donne aussi l'exaltation dans les relations et c'est une dangerosité relative, mais c'est aussi le goût de jouer avec le feu. C'est très inspirant en tout cas.

 

Cuivres, cordes, il y a quelque chose dans ce disque comme la bande son d'un film intime et ces basses qui groovent apportent une chaleur incroyable.

C'est parce que j'adore la Soul Music. Je suis un grand fan et un enfant du rock, mais la Soul m'a vraiment imprégné depuis l'enfance avec tous les tubes Motown que j'écoutais et que je récupérais des juke-box. J'ai toujours besoin d'avoir ce groove dans tout ce que je chante, sinon je n'y arrive pas. J'ai besoin de trouver une articulation entre le pied de grosse caisse et la basse, tout le temps. D'ailleurs je fredonne ce groove au batteur et les parties de basse au bassiste parce que pour moi c'est une autre mélodie qui vient faire un contre-champ avec celle du chant. Ce groove perpétuel m'est nécessaire pour pouvoir m'installer et c'est ce qui donne sans doute cette chaleur. Le titre Boyfriend est d'ailleurs absolument inspiré par la Soul.

 

Le Phare est d'une sensibilité rare et parle de ce moment exclusif entre deux personnes, complices, sans que personne autour ne s'en rende compte. Le titre est signé Daho / Mona Testa. Qui est-elle ?

Mona Testa est un petit cadeau du ciel. J'étais allé à Lausanne voir la pièce d'une amie, Sandra Godin, qui mettait en scène Le Balcon de Jean Genet. A un moment, cette jeune fille qui devait avoir dix-sept ans à l'époque, est arrivée avec sa petite guitare et s'est mise à chanter. J'ai été complètement bluffé par sa voix et par sa composition qui était Le Phare, chantée en anglais. De fil en aiguille, j'ai dit à Sandra à quel point j'aimais cette chanson et elle pensait que ce serait bien que je la chante, mais je ne pouvais me résoudre à la prendre. De son côté Mona était complètement d'accord et je me suis donc retrouvé avec ce cadeau. Il m'a fallu un peu de temps pour trouver un texte en français qui prenait les mêmes appuis, pour avoir la même sensation de fluidité, et la même mélodie surtout. Ça fait longtemps maintenant que j'ai ré-écrit et ré-arrangé cette chanson, elle n'était pas du tout comme ça au départ. J'en ai fait un titre Soul avec des choeurs gospel que j'ai chanté avec Jade Vincent qui a d'ailleurs participé à tous les choeurs du disque.

 


©Pierre-Ange Carlotti

Il y a aussi ces instants fragiles que tu évoques dans le sublime 30 décembre.

C'est un morceau terrible sur l'incompréhension entre deux personnes qui s'aiment, mais qui ne se comprennent pas. Il y a tout l'aspect mystérieux qu'il faut conserver chez le partenaire, mais c'est une chanson sur l'impossibilité de comprendre réellement l'autre, malgré son envie. D'ailleurs, la dernière phrase est cruelle : « Et tu me hurles à mi-voix un ''je t’aime'' que j’n’entends pas. »

 

Le tracklisting du disque est parfait car avec Les Petits Criminels qui arrive juste après, on a la sensation d'un coeur battant.

C'est peut-être ce qui donne sa cohérence à l'album parce qu'il y a tellement de pistes et de styles différents (car tous les coups sont permis) qu'une chanson répond à une autre et l'ensemble forme une véritable cohésion.


Les Petits Criminels et ses anges infidèles (en plein duel à l'hôtel) est comme un lien direct avec ton titre Hôtel des Infidèles sur Blitz. Est-ce dans ta constellation un des endroits les plus inspirants ?

En faisant des milliers de concerts, j'ai beaucoup vécu dans les hôtels, j'y ai donc passé énormément de temps. Quand j'habitais à Londres entre 1986 et 1989, je résidais au Colonnade Hotel dans lequel avait vécu Freud. La vie à l'hôtel est très étrange, très impersonnelle car on n'a pas d'affaires, pas de factures, c'est comme si on avait coupé tous liens avec les obligations quotidiennes. C'est intéressant d'y vivre, même si on n'a pas ses disques ni ses bouquins non plus. Mais le centrage est en soi. Le fait d'être né à l'étranger et la manière dont je suis arrivé en France, de façon un peu précipitée, en ayant la sensation que j'étais entré par effraction m'a donné la sensation que je pouvais être partout chez moi et que le "partout chez moi " était en moi, pas à l'extérieur.

 


© Nicolas Comment

Tu es d'ailleurs retourné à l'hôtel La Louisiane à Paris, avec Nicolas Comment, pour une séance photographique qui a donné lieu à un livre qui porte le titre de ta chanson Hôtel des Infidèles. Y as-tu retrouvé des fantômes ?

Ça a été un moment étrange. On ne se connaissait pas, on s'était juste rencontré une fois pour la sortie de son premier disque. Il y avait une espèce de grande tranquillité, nous étions tous les deux comme dans un moment suspendu. Je me suis complètement abandonné à lui. Je pense que nous étions entourés d'ondes des gens qui y avaient séjourné, notamment dans la chambre où Juliette Gréco avait vécu et où nous avons fait quelques photos.



"Et si notre roman était inachevé ? " La dernière phrase apporte à l'album une trajectoire hautement romantique et le romantisme n'est pas que fleur bleue, c'est aussi la noirceur de l'âme. Te reconnais-tu dans ce terme ?

Tout à fait. Tout ce qui est du domaine des émotions compte pour moi, sans cynisme, aucun. Je ne me sens pas contraint de jouer le mec qui prend de la distance et qui met de l'ironie partout pour faire passer ses émotions, je n'ai pas de problèmes avec ça, c'est intégré chez moi… et assumé (sourire). Quand je pense "Romantisme ", c'est aussi une forme de dandysme, c'est Oscar Wilde, c'est flirter avec le danger, pas juste donner des petits coups de violon.

 

Brise Larmes, titre caché sur le CD en édition limitée est comme un jeu de mot avec " brise lame " ( brise l'âme ) Que dit ce morceau ?

Peu de gens vont savoir qu'il y a un morceau caché. C'est difficile d'expliquer les chansons parce qu'après on ne peut plus se les approprier. Ce que je peux en dire c'est que c'est un peu comme Charlie et la Chocolaterie, c'est comme le ticket d'or. Cette chanson, ce treizième titre, ne sera que sur certains CD, mais c'est aléatoire. Certains l'auront, d'autres pas, c'est comme ça (rires). (le titre est aujourd'hui sur la version bonus de l'album)


La pochette te montre en compagnie de quatre personnes et d'une DS pour une virée de nuit. Il y a quelques chose d'une jeunesse folle toujours prête à s'embraser. On a toujours ce sentiment en face de toi, de voir un jeune homme passionné. Quel est ton secret ?

Je me sens jeune. Après bien sûr mon corps, mon visage vieillissent, mais mon coeur est jeune. J'ai un appétit pour tout ce qui est neuf. Je l'embrasse avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. Je connais pas mal de gens pour qui "c'était mieux avant ", mais à partir du moment où tu penses comme ça, c'est foutu, tu ne peux plus avancer. J'ai 67 ans et ce qui est génial c'est d'être arrivé jusqu'à cet âge-là en ayant vécu dans différentes périodes, et ça c'est une richesse pour moi. Tant qu'on a de l'envie et de l'appétit, c'est ce qu'il y a de plus important, je crois.

 

Il y a aussi les tracas de la vie et la perte des gens qu'on aime. Je pense à Philippe Pascal de Marquis de Sade qui nous a quitté en 2019. Sur le premier album de Marquis qui a suivi avec une nouvelle formation, tu chantes sur un titre : Je n'écrirai plus si souvent. Etait-ce en son hommage ?

C'était pour lui, oui, et ça veut dire qu'il ne sera plus là. Je ne voulais pas un texte larmoyant ou raconter son départ. Par le titre je voulais juste indiquer que je ne pourrai plus lui écrire ("Voici que descend le soir, doutes et espoirs. Pardonne-moi, je n'écrirai plus si souvent "). Il y a eu aussi d'autres disparitions importantes pour moi en Angleterre avec celles de Duggie Fields et Hilary, ma logeuse pendant mes dix dernières années à Londres. Tous les deux ont été les témoins privilégiés de ma vie là-bas et du travail sur Les chansons de l'innocence retrouvée et Blitz, ça n'est pas rien. Beaucoup de gens proches de moi sont partis : ma soeur, Jeanne Moreau, Dani, Philippe Zdar de Cassius (et Jane Birkin récemment)… la liste est longue. Ce sont des moments où on apprend à vivre avec l'absence, mais on ne se fait jamais à la disparition des gens et en dix ans j'ai perdu un nombre de personnes phénoménal.


Revenons à la pochette de ce nouvel album, Tirer la nuit sur les étoiles.

La pochette est toujours une chose importante pour moi, c'est comme une affiche de film qui illustre ce qu'il y a à l'intérieur. J'avais déjà une image en tête. Je voyais de la pelouse et qu'on soit surpris par un coup de flash. J'ai mis du temps à trouver le photographe idéal, Pierre-Ange Carlotti. A ce moment-là de la photo, il m'a appelé, je me suis retourné et c'était la bonne image.

 

Le fait de tirer sur les étoiles est une idée très romantique également !

Oui, il y a de la frénésie, un peu de folie et cette envie d'avoir plein de vies, d'être transporté par l'exaltation, la sensation de l'amitié, de l'amour, de l'amour charnel, de l'aventure, des lieux et de toutes ces rencontres possibles. C'est d'ailleurs un album avec des rencontres multiples : Global Network, Italoconnection, Vanessa Paradis, Calypso Valois, Lou Lesage, Doriand, les Unloved et bien sûr Jean-Louis Piérot avec qui j'ai produit le disque. Il y a beaucoup d'intervenants, j'en oublie plein. C'est luxueux de faire un album comme ça aujourd'hui. C'est aussi l'envie de faire plaisir aux gens qui aiment ma musique et de me faire plaisir bien sûr, d'essayer de leur amener quelque chose qui soit comme un beau cadeau où on sait qu'on a tout donné.


Frédéric Lemaître



 

Tirer la nuit sur les étoiles (Barclay / Universal Music) 2023









Un 45T de noël en vinyle rouge est également sorti en édition limitée







+Hôtel des Infidèles de Nicolas Comment  & Etienne Daho (chicmedias éditions) 2021

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