BLUEBOY // A Life In Numbers

DES CHIFFRES ET DES LETTRES
Paru uniquement en version digitale puis en cassette en 2025, A Life In Numbers se voit enfin publié au format vinyle et disque compact grâce aux bons soins du label Bordelais Aquavinyle. Un album sombre et heurté – aux sonorités abrasives presque post-punk par moments – loin des débuts sur Sarah Records puis Shinkansen Recordings – qui pourrait au premier abord en désarçonner quelques-uns. Blueboy n’oublient pourtant jamais d’écrire des chansons brillantes qui comportent ici presque toutes un chiffre – d’où le titre du disque. Gemma Malley et Paul Stewart s’en expliquent et reviennent sur la genèse de ce retour sous une pluie fine de fin d’été.
"Ce n’est pas tout à fait un concept-album parce que l’’idée, c’est qu’on puisse commencer l’album par n’importe quelle chanson explique Gemma Malley. Ça ne commence pas par le début de l’amour pour finir par la fin de l’amour. C’est tout ce qui se passe dans la vie, et ça tourne en boucle - encore et encore. On passe donc du bonheur à la trahison, à l’amour éternel, puis à la rencontre avec quelqu’un de nouveau. Ça faisait près de 30 ans qu’on n’avait pas fait de musique ensemble. C’est une longue vie. On a tout vécu. On a connu des chagrins d’amour, des pertes, de nouveaux départs – tout cela nous est arrivé - et en fait, ça nous a semblé logique de partir de chiffres pour raconter plein d’histoires différentes qui ont eu lieu au cours de ces 30 dernières années. Ce n’est pas vraiment un récit – on fait en quelque sorte des aller-retours dans le temps. Une vie en chiffres, ce sont toutes ces histoires qui nous sont arrivées. Chaque chanson contient un chiffre dans son titre à l’exception de la onzième – c’est une référence à la série Stranger Things. Il y a un personnage qui s’appelle Eleven et sa phrase fétiche est ‘Les amis ne mentent pas.’ Voilà – il faut creuser un peu. Nos influences se sont élargies. Nous sommes des personnes différentes. Il y a eu des mariages, des décès, des enfants. Il y a eu d’autres groupes et d’autres musiques. Notre écriture a évolué. Nous étions plus innocents à l’époque – nous sommes plus âgés et plus sages mais aussi plus rancuniers et en colère. Le son de ce nouvel album est donc plus lourd et sombre – parfois assez mélancolique. J’aime la lumière et l’ombre. La vie comporte tous ces moments et je pense que la musique doit simplement refléter ça. On évoluait déjà dans cette direction avec des morceaux comme Dirty Mags par exemple – on s’en approchait un peu. On voulait capturer ce son live - sans trop compter sur les effets de studio. De ce fait, certains morceaux sont assez bruts. La batterie et la basse sont lourdes et les guitares sont parfois saturées mais c’est toujours Blueboy – il y a un fil conducteur - parce que Paul a une façon très unique d’écrire de la musique, des progressions d’accords très complexes - jamais ce à quoi on s’attendrait."
Un terme avait été inventé par la presse musicale britannique à la fin des eighties pour désigner – et les moquer – certaines formations mêlant plus ou moins habilement bruit et mélodies et se tenant immobiles sur scène les yeux fixés sur leurs chaussures – shoegazing. Une scène qui proposait alors le meilleur – Pale Saints, My Bloody Valentine, Ride ou Lush – mais également le pire – les VRP en pédales d’effet qu’étaient Slowdive ou Chapterhouse. A Life In Numbers n’aurait certainement pas dépareillé s’il était sorti à l’époque. Si My Three est probablement la chanson qui sur ce disque se rapproche le plus du Blueboy des débuts, Cloud Nine évoque grandement Cocteau Twins par exemple – les véritables parrains de toute cette vague. "Je suis quelqu’un de mélancolique précise Paul Stewart. Je le sais au plus profond de moi. Je suis influencé par plein de choses - de Django Reinhardt à Erik Satie en passant par My Bloody Valentine, Cocteau Twins, The Walker Brothers, Durutti Column, New Order, Joy Division, The Smiths, Carpenters ou les Beatles. Je pense que l’on entend des bribes d’un peu tout ça sur cet album."

Gemma est désormais en première ligne et sa voix a également une incidence certaine sur l’aspect parfois quelque peu ténébreux de ce nouvel album. Le disque s’ouvre logiquement par One et Deux dans des versions légèrement remixées par rapport à celles figurant sur les singles parus en préambule. Sur Deux, Gemma nous gratifie même d’un texte écrit dans la langue de Zinédine Zidane et nous le confirme – "La mort c’est dangereux." "Ça a commencé par hasard. Paul m’avait envoyé une piste de guitare pour la première chanson, qu’il avait intitulée One. J’ai écouté cette guitare incroyable qui m’a tout de suite interpellée, et je me suis dit : ‘One - ça doit parler de trahison’. Tu sais, comme quand tu es assis à une table et que la personne que tu aimes vient d’attirer le regard de quelqu’un d’autre - et c’est juste un regard mais tu sais qu’il y a quelque chose. Ça a été le début de cette chanson. Puis il m’en a envoyé une deuxième et pour plaisanter il l’a intitulée Deux. Je me suis surprise à penser ‘Deux, ça doit parler de deux personnes ensemble.’ Et comme il l’a appelé Deux et pas Two, je me suis dit ‘ Bon, il faut donc qu’il y ait un peu de français dans cette chanson." Dont acte. Les parents de ma mère sont morts quand elle était encore assez jeune et elle a déménagé en France à 16 ans. Elle y a fait ses études universitaires, parlait couramment le français et l’enseignait. Elle est venue à Londres pour suivre sa formation d’enseignante parce qu’à Londres ça dure un an et en France ça lui en aurait pris quatre. Elle a rencontré mon père pendant cette formation. Elle parlait toujours français quand on était petits. Mon vocabulaire résiduel en français est catastrophique mais j’arrive en quelque sorte à me rappeler de bribes lorsque j’en ai besoin. On avait donc One puis Deux et je me suis dit ‘Continuons comme ça - et si je dois chanter, il faut que je me donne à fond. Il faut que j’y arrive d’une manière ou d’une autre.’ Et puis, tu sais, j’adore ces gars-là et j’en avais envie - je pense qu’on le doit au groupe. Paul m’avait en quelque sorte dit ‘Tu dois juste être toi-même.’ Il ne faut pas essayer de ressembler à ce qu’on était ni se demander ce que Keith aurait fait, parce que ça n’est pas naturel. Avec le temps je prends de plus en plus confiance. Au début, j’étais terrifiée à l’idée d’être en première ligne - puis il y a eu le festival à Djakarta en Indonésie où nous avons joué en 2024 et à notre grande surprise et à notre grand émerveillement, on s’est retrouvés à jouer devant 10000 fans. On ne peut pas se préparer à un truc comme ça. 10 000 personnes qui reprennent tes chansons mot pour mot ! Avec le temps on prend tout simplement de l’assurance. C’est comme si on se disait ‘ Voilà qui on est et voilà ce qu’on fait !’ C’est génial de jouer de la musique mais c’est encore mieux de ressentir les vibrations de la musique. On se sent très, très chanceux que les gens veuillent écouter notre musique - c’est tellement précieux ! On est très touchés et toujours reconnaissants."
Il s’agit donc du premier album de Blueboy après une pause de 30 ans et le décès de leur frontman Keith Girdler – une reformation qui a pu heurter certains aficionados estimant qu’à l’instar de Joy Division, les membres restants auraient dû changer de patronyme suite à la mort de leur chanteur.
"Ça faisait 30 ans qu’on avait sorti Unisex et enregistré notre John Peel session reprend Gemma. On s’est donc mis à discuter, et ça coïncidait en quelque sorte avec la sortie de These Things Happen, le livre de Jane Duffus à propos de Sarah Records. On a eu le sentiment qu’une longue période s’était écoulée et que c’était le bon moment pour se reformer - pour ne faire peut-être qu’un concert, un spectacle anniversaire sous le nom de Blueboy et jouer nos anciennes chansons. Mais en même temps, on ne voulait pas devenir un groupe-hommage à nous-mêmes et nous contenter de ressasser toutes les vieilles chansons. En parallèle, on écrivait de nouveaux morceaux - ce fut une sorte de renaissance. Les membres originaux du groupe sont toujours là et ce groupe s’appelle Blueboy – on a juste pris de très, très longues vacances. On ne reprend pas là où on s’était arrêté – on recommence 30 ans plus tard. Ça ne pouvait être que différent et c’est forcément un gros changement de ne plus avoir Keith. On en a bien évidemment parlé et c’est Paul qui a simplement dit ‘Il faut juste s’approprier ça’. On s’est donc dit qu’on devait continuer comme ça. On continue d’écrire et d’évoluer. On adore jouer. C’est tellement marrant. On adore ça et je pense qu’on peut vraiment en profiter maintenant, d’une certaine manière. Quand on était jeunes, je prenais ça pour acquis. C’était juste quelque chose que je faisais, c’était plutôt marrant, on avançait, on faisait des trucs. ‘Oh, regarde, on a une session d’enregistrement ! Oh, regarde, on joue au Japon !’ J’adore faire de la musique. C’est l’une de mes activités préférées - tellement créative. On n’a pas souvent l’occasion d’être créatif, de jouer de la musique et de passer du temps avec des gens qu’on apprécie vraiment.’ "Quand on a donné ce concert au Water Rats se souvient Paul. on pensait que ce serait un concert unique et qu'on n'en ferait pas d'autres. On voulait donc immortaliser ce moment et l’enregistrer et on a demandé aux ingénieurs du son de la salle de s’en charger. On a reçu le fichier, je l’ai mixé et ça sonnait plutôt bien. On s’est donc dit qu’on allait sortir un album en pensant que ce serait notre dernier mais on a ensuite sorti trois singles et un nouvel album, donc ça continue. Il fallait qu’on tourne la page et qu’on avance avec une nouvelle énergie. Maintenant, BlueBoy est prêt à conquérir le monde. Nous allons enregistrer de nouveaux morceaux – c’est un projet à long terme."
Mathieu David Blackbird

BLUEBOY A Life In Numbers (Aquavinyle, 2026)
BLUEBOY Live At The Water Rats ((PreciousRecordings Ofofondon, 2025)
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