THE REED CONSERVATION SOCIETY // ANOTHER GREEN WORLD
Dernière mise à jour : il y a 7 jours

Après la belle parenthèse en français du précédent album – le bien nommé La Société de préservation du Roseau ausculté ici-même en son temps – le meneur de jeu de la formation francilienne opte à nouveau pour l’idiome de Paul McCartney sur Sing A Song That Never Ends, beau disque rêveur et finement arrangé sur lequel revient Stéphane Auzenet - solidement attablé au Royal Custine par un beau soir de fin d’été et manifestement enthousiaste.
"Les titres en français avaient été écrits sur une période très longue - ça s'est étalé sur une quinzaine d'années -alors que j'ai plutôt l'habitude d'écrire rapidement et de manière condensée – ce qui s'est passé pour ce nouvel album en anglais. J’ai écrit une trentaine de chansons en 8 mois. Pour l’album en français c'était une parenthèse que je voulais absolument faire parce que j'avais des titres que j'aimais bien. Il y avait Pylône, Le Tamis, À Cœur Joie, des trucs comme ça. Ça n'avait pas vraiment de sens dans un album en anglais et je ne voyais pas ces titres autrement qu’en français. Ma manière de composer est complètement différente suivant la langue. Autant c'est assez fluide pour moi en anglais, autant ça ne l'est pas en français parce que la métrique des paroles ne va pas avec la musique que je compose. Tout est un peu forcé et c'est pour ça que je prends beaucoup de temps alors que c'est plus naturel pour moi en anglais - j’ai une culture plus anglo-saxonne que française - mais il n'empêche que j'avais envie d'écrire en français. Voilà - c’est paradoxal. En matière d’écriture, je n’ai pas de schéma tactique parce que même pour l'anglais, je peux très bien commencer par des paroles - ou des bribes de paroles - lorsque je veux traiter un thème et après ça suit à la guitare. Mais ça peut être l'inverse – je trouve un gimmick puis je colle des paroles dessus. Je n’ai pas vraiment de formule - il y a des gens qui sont très réglés pour ça mais pas moi. Le fait de revenir en anglais, ça m'a paru super simple parce que j’ai un deuxième album qui est prêt, qui va sortir en janvier et que j'ai fait avec Guillaume Charret. Donc l'idée de revenir au français à l’avenir, pourquoi pas mais j'ai beaucoup plus de matière en anglais. Pour la release party, on a fait un nouveau titre en français. Dans un set ça peut coller. Dans un disque, non - ce n’est pas cohérent. Moi j'aime bien les trucs carrés."
A l’instar des premiers e.p.s de The Reed Conservation Society, Sing A Song That Never Ends est un disque qui mêle – et cite – habilement de multiples influences venues d’outre-Atlantique et d’outre-Manche. Les références à Pavement, au Velvet Underground circa 1969 ou à David Lynch côtoient ainsi des influences folk typiquement britanniques ainsi que de superbes arrangements de cordes – sur Elvis Has Left The Building notamment. "C’est en effet un mélange des deux. Avant, ça me prenait la tête de savoir si c'était plus anglais ou américain mais je ne réfléchis même plus comme ça. Il y a tellement de songwriters qui sont excellents des deux côtés - mais c'est vrai que j'ai certains trucs qui sont très référencés. Je suis un gros fan de Stephen Malkmus de Pavement pour plein de raisons - je trouve que c'est la coolitude même et il m'a beaucoup influencé. Ce côté Americana qui va pour moi de Pavement à Red House Painters et Smog, en passant par le Velvet ou qui tu veux, même Jeff Tweedy - je pourrais t’en citer beaucoup - c'est une grosse influence pour moi parce que tu es dans l'écriture. Même ce côté parfois un peu mal enregistré, mal fagoté. Au final c’est juste magnifique - Palace par exemple. Tous ces trucs-là m'influencent vraiment beaucoup. Et de l'autre côté, en Angleterre, je suis très fan de pop, de Belle & Sebastian et même de Nick Drake ou ce genre de choses - mais pour moi il n'y a pas vraiment de frontière. Est-ce que Sufjan Stevens c'est mieux que Nick Drake ? C'est différent mais pas tant que ça en vrai. Mes morceaux viennent comme ils viennent et après ça sonne plus anglais ou américain – ce n’est pas vraiment mon problème. Bizarrement, je suis aussi très influencé par Fleetwood Mac. On peut croire que ça n'a rien à voir, mais en fait si - il y a vraiment un truc. Même les Eagles première période, Gene Clark, les Byrds, tout ça. Je suis extrêmement fan. J'aime les chansons bien écrites. Je suis un gros fan de Sebadoh par exemple. Tu ne peux pas trop le remarquer, mais je trouve que Lou Barlow, s'il prenait une guitare folk — et il l'a d’ailleurs fait — et que c'était un truc un peu classe, un peu orchestré, tout le monde s'apercevrait que c’est un super songwriter. Et pour moi, Pavement, c'est vraiment l'exemple type. Même si ça ne s'entend pas, c'est un axe central de ce disque - j'ai vraiment voulu rendre hommage à Malkmus qui pour moi est un orfèvre. Goldfish With Glitter Gleam notamment, c'est vraiment un hommage pur et dur - pas dans la musique mais carrément dans les textes. Parmi les disques que je peux écouter tous les jours et qui m'ont influencé, il y a Elliott Smith, Nick Drake et Sufjan Stevens. Et puis le troisième album du Velvet. Si tu me demandais de choisir 4 ou 5 disques, je prendrais peut-être également un Gene Clark, un Scott Walker et ça me suffirait amplement. Au-delà de ça, j’aime bien les chœurs, j'aime bien lorsqu’il y a plein de voix. C'est pour ça que j'ai invité des gens comme Vincent Mougel ou Emma Broughton – on part du côté des Byrds, Crosby, Stills, Nash & Young. Voilà - ce n’est ni anglais ni américain : c'est mon truc, avec tout ce que j'ai pu écouter et ce que j'écoute encore. Il y a une chose qui m'a vraiment attristée, c’est la mort de David Lynch parce que je l'ai toujours porté très très haut dans mon estime. Assez rapidement, quand j'ai connu ma femme, on était jeunes et on est partis sur les traces de Twin Peaks. On avait fait une espèce de périple de cinq semaines à trouver les endroits où il avait filmé. On s’est fait tout l'Oregon. C’était une sorte de chemin initiatique pour nous. Quand il est décédé c’était vraiment prématuré pour moi parce qu’il avait encore plein de choses à dire – en tout cas à me dire. Bucky Jay est le nom qu'il empruntait pour signer certains films – et j’ai voulu raconter ce voyage qu'on avait fait en Greyhound. À l'époque, tu payais un forfait pour aller d'un endroit, en l'occurrence Vancouver, jusqu'à Los Angeles, et tu passais le temps que tu voulais, tu descendais où tu voulais - tu avais un pass. Je raconte un peu ce périple-là et j'en profite pour remercier David Lynch pour tout ça. Il y a plein d'autres personnes dont je parle sur ce disque - il y a plein de monde. Il y a Elvis parce que je suis un gros fan pour plein de raisons. La grosse influence sur Elvis Has Left The Building, c’est Richard Hawley. Mathieu a écrit l’arrangement - il écrit tous les arrangements de cordes parce que je suis incapable de le faire. Pour écrire pour un quatuor ou plus, je peux lui siffler quelques intentions mais c'est lui qui va les écrire pour un violon, pour un violoncelle, pour une flûte. C'est notre manière de travailler. Mathieu s'est beaucoup investi sur les trois premiers Ep. Pour les deux albums il a travaillé les guitares électriques, les trompettes et les arrangements de cordes et de cuivres. Les claviers ont été confiés à Florian Robin. On a trouvé un véritable équilibre. Il se met au service de ma musique. C'est moi qui amène les titres et on a vraiment chacun notre rôle là-dedans. C’est super cool de travailler avec lui."
Sing A Song That Never Ends fait l’effet d’un doux cocon aux arrangements chatoyants dont les chansons, régulièrement transpercées par la trompette de Mathieu Blanc, sont parfois magnifiées par les merveilleuses voix de la sirène Natasha Penot et de la britannique Rosie Brown.
"Natacha, je l’ai connue par le biais de The Apartments et d’amis mutuels. Elle a une voix et un univers qui me touchent particulièrement. Quand on a fait la release party de cet album, elle est venue trois heures avant et j’ai répété avec elle. C’était comme si on chantait ensemble depuis toujours. Elle a interprété sept titres avec moi. Il y a une espèce de connivence - à la fois sur disque et sur scène. Ça s’est fait très naturellement. Ce qui est génial, c’est qu’elle a fait les enregistrements chez elle à Lille - elle n’est pas venue à Paris. On enregistrait avec Yann Arnaud dans des studios et elle nous envoyait les pistes. Elle était en plein déménagement - elle enregistrait sur des micros pourris, une carte-son pourrie. Mais au final, sur le disque, tu ne t’en aperçois pas. Elle s’est glissée dans mes chansons - elle a vraiment compris le truc. Elle est vraiment forte. Elle a toujours l’air de ne pas y toucher - ce n’est jamais forcé."
"Stéphane m’a contactée en octobre 2025 se souvient Natasha Penot. Il était en train d’enregistrer les dernières prises pour le nouvel album de The Reed Conservation Society et recherchait différentes voix féminines pour faire les chœurs sur quelques titres. On ne se connaissait pas à l’époque. Je l’ai rencontré à l’occasion d’un concert que l’on donnait avec Mark Tranmer autour du répertoire des Montgolfier Brothers. Stéphane faisait le son. Il m’a envoyé des titres bruts, pas mixés, et m’a donné carte blanche. Il s’agissait de The Kruize, I Keep The Thorns Right In My Chest et If I Could Change Myself Into Water. Trois titres assez dissemblables - ce qui m’a plu car j’allais pouvoir chanter dans des registres différents. Finalement, je chante assez haut perché sur ces titres, parfois sur le fil du rasoir, car les chansons ont été écrites pour une voix masculine et je chante les unissons à l’octave. C’était assez plaisant de changer mes habitudes et d’explorer d’autres contrées, y compris de composition. J’ai enregistré chez moi à Lille, un peu plus qu’il n’en fallait pour laisser le choix au groupe de garder ce qui leur plaisait. C’est assez drôle de collaborer à distance comme ça car on ne sait pas quel va être le résultat. Et ce fut un réel plaisir de chanter les morceaux pour la première fois avec le groupe lors de la release party de l’album au Supersonic. Parce qu’avant de les jouer en live, on ne sait pas si ça va sonner."

"Quant à Rosie Brown, reprend Stéphane Auzenet, c’est différent. Je l’ai connue par le biais de son compagnon Bernd Rest, guitariste de Tim Keegan. Rosie est également musicienne et j’ai sympathisé avec elle. J’adore sa voix et je lui ai proposé plusieurs titres. Whistle In The Tree, quand elle la chante, ça tue. Elle l’a faite avec moi lors d’un concert à Brighton - elle m’avait invité. Avec Rosie, ça a marché tout de suite. J’aime bien proposer à des filles - c’est ce que je fais depuis le premier e.p. Whistle In The Tree, ça reste une chanson d'amour, mais bon, les chansons pop - et les chansons en règle générale - qu’est-ce que c'est ? Il n'y a pas beaucoup d’autres thématiques ! J'aime bien les chansons d'amour un peu alambiquées et j'aime bien les titres à rallonge parce que Sufjan Stevens aussi et je suis un fan ultime"
The Reed Conservation Society est donc désormais un quartet en studio – après s’être rodé sur scène – et c’est ainsi que l’album a été enregistré – ensemble dans la même pièce. Dans le même temps, Stéphane Auzenet a en une semaine enregistré en parallèle Your Concentration Paramount – une référence au Nothing To Be Done des Pastels - le pendant dépouillé et sans fioritures de son projet.
"Ça fait deux ans qu'on joue avec Cédric et Nico - la section rythmique est énorme. Ce sont des gars qui jouent bien mais au-delà de ça, ce sont des gens hypersensibles - je suis comme dans des chaussons quand je joue avec eux. Leurs influences ne sont pas les miennes, mais ils écoutent beaucoup de choses et ils aiment vraiment ce qu'on fait. Ils amènent tellement de trucs, leur grain, leur touche, que ça a apporté énormément au groupe - et je dis ‘au groupe’ parce qu'avant je ne jouais pas réellement en groupe. On a voulu faire un truc assez serré au moment d’enregistrer la basse, la batterie et la guitare. On était tous ensemble dans la même pièce avec les musiciens. Durant la même année j'ai donc enregistré Sing A Song That Never Ends et le disque avec Guillaume pour lequel les titres que j'ai choisis auraient également pu convenir pour l’album avec le groupe sauf qu'ils ne sont pas du tout arrangés de la même manière. Ils sont dans une veine beaucoup plus américaine – façon Red House Painters ou Palace – et également en anglais. Ça donne quelque chose de complètement différent au final parce que les arrangements changent forcément l'écoute et le ressenti - mais au niveau de l’esprit c’est la même chose. La base, ce sont mes titres, paroles et musique, et ensuite on réfléchit aux arrangements en groupe même si je veux la maîtrise à 100%. Je délègue très peu de choses et de moins en moins, que ce soient les arrangements, l’instrumentarium, quel musicien va jouer dessus et qui fait quoi. Je ne fais pas de concession en groupe. Quant à Guillaume, je l'ai choisi parce que je l'adore d'un point de vue personnel et musical. On a fait ça chez lui, ça s'est super bien passé, c'était cool. C'était aussi une expérience pour moi. Je ne connaissais pas son studio, mais ça s'est fait hyper naturellement. On était sur du H24, on enregistrait quand on voulait, tôt le matin, tard le soir. Il s’est mis à mon service et ce qui est cool, c'est que - comme Mathieu d'ailleurs et sans en avoir l'air – il m'a proposé des choses et je les ai prises parce qu'il arrive à se glisser dans des trucs que j'aime bien et c'est cool de collaborer comme ça. Je pense que je le referai plus régulièrement. J'ai toujours plein de chansons dans ma besace et c'est hyper frustrant parfois de me dire qu’il faut que je laisse tomber des titres que j’adore. Ça va beaucoup plus vite quand on enregistre à deux – et je voulais un truc plus rapide : une semaine, un disque, et que tout soit bouclé. Je ne savais pas si ça allait marcher et Guillaume non plus. C'était un peu un défi. Il m'a poussé dans mes retranchements. C'est-à-dire que moi j'aime bien faire une prise de guitare puis poser ma voix dessus une fois que la guitare est enregistrée et lui m'a dit non – pour une question de temps on ne va pas faire comme ça : on va enregistrer ta voix et ta guitare en même temps. Ça donne un truc différent – c'est à l'ancienne. Si tu as foiré un truc à la guitare et bien tu refais ta voix en même temps. Au final ça donne quelque chose d’hyper organique et moins travaillé qu'en studio avec Yann où on peut passer beaucoup de temps. Ce n’est pas que c'est moins récréatif - j'adore faire ça - mais il faut une rigueur, il faut un peu plus de sous, il faut un planning, il faut tout orchestrer. Il y a peu de personnes en qui je fais vraiment confiance musicalement et depuis deux disques, Yann en fait partie. Je le connais depuis 30 ans parce que j'enregistrais déjà avec lui à l’époque de Vérone. Il a un gros caractère - en tout cas un caractère très solide. Ce n’est pas une grande gueule ni rien - il est plutôt taiseux - mais ses conseils sont toujours justes. Son CV parle pour lui, mais au-delà de ça, je m'en foutais. On a une culture musicale similaire. Il a enregistré Orwell, Dominique A, fait des musiques de film. Je l’écoute autant que les musiciens et parfois je sais que ça ne plaît pas trop à certains mais voilà - je lui fais confiance. Pour en revenir à Your Concentration Paramount, je pense que je reviendrai - et sans doute avec Guillaume s'il le veut – à ce genre de formule parce que c'est génial, parce que tu te permets des choses différentes, parce que lorsque tu es dans un studio, tu te sens investi dans un truc. Il y a comme je le disais l'aspect logistique, l’argent, le temps, la mobilisation de tous les musiciens. Si j'avais plein de thunes et un label derrière je me dirais ‘On a un mois et demi pour le faire, on va tenter plein de trucs’ mais on n'en est pas là. C'est plus maîtrisé d'un côté, un peu moins maîtrisé de l'autre - mais au final, je suis aussi fier de l'un que de l'autre. J’ai passé un an à enregistrer 20 titres. Je savais où on allait, je savais comment - aucun stress."
Après les teintes bleutées de La Société de préservation du Roseau le vert est mis pour Sing A Song That Never Ends.
"Ce vert a un côté Nick Drake, rassurant – très anglais. La pochette, ce sont mes enfants. Ma fille a tout fait. Il y a des références à tous les titres et ce n’est que du collage. Elle a fait plein d’essais. Elle m’a d’abord fait des propositions avec des arbres - je voulais un truc un peu mystique à la Lynch. Des femmes- poissons, Elvis en feu - il y a plein de trucs comme ça. Cette rivière qui passe avec une barque qui tourne à l’infini, je trouvais que c’était cohérent avec le nom de l’album. On s’est bien pris la tête. Tout l’agencement après - le travail que je demande à Pascal Blua régulièrement, qui lui a bossé sur la pochette de l’autre album - c’est mon fils qui l’a fait - il fait des études de graphisme. Moi je suis chiant, même dans le graphisme, et même si c’étaient mes enfants, je n’ai rien lâché - mais je trouvais ça super cool qu’ils m’aient proposé de le faire."
Mathieu David Blackbird

The Reed Conservation Society Sing A Song That Nevers Ends (Hot Puma, 2026)
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