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AU DIABLE VAUVERT // Éditeur

il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 12 minutes

© Luc Jennepin
© Luc Jennepin



Tentons le diable 

par Philippe Petit



Une maison d’édition ne se définit pas seulement par ce qu’elle publie, mais par les voisinages qu’elle rend possibles. Un livre arrive avec son histoire, sa langue, ses références, son imaginaire. Puis d’autres prennent place à ses côtés : une traduction rapproche une œuvre d’une autre, une réédition remet l’ancien en circulation, un auteur poursuit son chemin tandis qu’un nouveau venu entre dans le catalogue. Pris ensemble, ces choix font apparaître des correspondances que les catégories littéraires auraient plutôt séparées.


Au Diable Vauvert offre un cas particulièrement intéressant de cette construction.Le nom porte déjà une idée de distance : « au diable vauvert » signifie aller très loin.                                    

À Vauvert, entre Nîmes et la Camargue, Marion Mazauric fonde en 2000 une maison indépendante qui va progressivement faire dialoguer des écrivains venus de la littérature générale, du fantastique, de la science-fiction, du polar, de la poésie, des cultures underground ou de la pensée politique. Depuis, le petit diable de la maison change lui aussi d’allure selon les couvertures. Emblème dessiné plutôt que logo figé, il semble attendre le lecteur avec l’air de celui qui sait qu’un livre peut parfois ressembler à un pacte. Pas besoin d’aller jusqu’à vendre son âme : il suffit d’entrer et accepter de se laisser entraîner un peu plus loin...



©Jasmine Hirst
©Jasmine Hirst

Lydia Lunch arrive avec tout un monde. Figure de la no wave new-yorkaise, musicienne, performeuse et auteure, elle transporte dans ses textes une culture née des performances et des marges. Son écriture forgée dans la confrontation mêle violence, sexe, humour et provocation. Paradoxia fait surgir l’inceste, la sexualité, la drogue, l’alcool et les violences de l’enfance dans un récit autobiographique.


New York, Londres et la Nouvelle-Orléans composent le décor d’une existence vécue dans l’excès. L’argot, l’humour noir et la colère donnent à la langue le rythme et la brutalité de la scène.V.I.T.R.I.O.L. pousse cette écriture vers le pamphlet, le fragment, la réflexion et la prise de position. La censure, la religion, la corruption, les normes sociales et les différentes formes de contrôle passent à leur tour dans le propos.


Sexualité, violence, pouvoir, culture populaire. Souvenir personnel, observation sociale. Déséquilibres synthétiques fragmente les passages, fait se heurter les registres. Lunch conserve la frontalité de ses performances tout en exploitant ce que permet la page : les bribes se répondent, l’intime rejoint le politique.


Éclats.

Frictions.

Déflagrations.


Cette énergie demeure intacte.


Virginie Despentes participe à l'adaptation française, faisant passer son écriture dans une langue qui lui est proche par sa rudesse et sa vitesse. Cette présence de Despentes trouve quelques années plus tard un prolongement avec Trois Étoiles, dont elle signe le scénario et les dialogues, tandis que Nora Hamdi assure le dessin.

Une bande dessinée pensée comme un film, avec un découpage rapide et des références aux mangas, aux pulps, aux graffs et aux cinémas américain et chinois.Trois jeunes femmes.

Le viol.

L’humiliation et la violence sociale composent une tragédie qui refuse les codes du « joli ».

Le trait rapide de Hamdi, ses personnages volontairement déstructurés et son travail de la couleur donnent à cette violence une traduction graphique qui lui appartient.


Le livre réunit ainsi deux façons de construire un récit.

Dans sa présentation du livre, Marion Mazauric souligne la rareté d’une bande dessinée française cosignée par deux femmes et la liberté esthétique du projet. L’enjeu éditorial se situe aussi dans cette rencontre : une écriture issue de la littérature et une pratique de l’image se retrouvent dans un objet commun.


Morgane Caussarieu reprend le vampire d’Anne Rice et de Lestat pour le rendre à sa sauvagerie, son égoïsme et sa dimension punk. Dans tes veines fait passer le désir, la violence et la transgression par une créature débarrassée de son élégance romantique. Puis vient le loup-garou et les années 1990. Vertèbres fait réapparaître un enfant kidnappé avec une vertèbre supplémentaire. Le mythe ancien de la métamorphose rencontre Ça, Stranger Things, Chair de poule et la culture horrifique de l’époque. Elle brouille les frontières entre enfance et âge adulte, entre identité imposée et corps en transformation.




Du côté des freaks et des films Universal des années 1930-1940, Visqueuse poursuit ce bestiaire. Une sirène capturée dans les marécages est séquestrée avant qu’une naturaliste ne s’intéresse à elle. La France rurale des années 1930 devient le théâtre d’un renversement : celle qu’on enferme pour son étrangeté finit par déplacer le regard porté sur ceux qui l’observent.


Dans ces trois livres, Caussarieu reprend un imaginaire populaire pour en déplacer les codes vers le désir, le corps et la marginalité.


Métamorphose.

Débordement.

Transgression. Les figures familières ne restent jamais à leur place.


Le fantastique change de registre sans quitter l’expérience humaine. Avec Novice, Octavia E. Butler met en scène une jeune fille noire amnésique qui découvre qu’elle est une vampire génétiquement modifiée, capable de vivre à la lumière du jour. Traquée après le massacre de sa famille, elle doit retrouver son passé et comprendre la nature de ses capacités.


Une femme projetée dans le Maryland esclavagiste du XIXe siècle : Liens de sang fait entrer cette réalité historique dans l’existence même du personnage. Le passé cesse d’être lointain pour devenir une réalité vécue dans sa chair.



L’Amérique ravagée des Paraboles du semeur et des Paraboles des talents déplace encore l’échelle. Catastrophes écologiques, inégalités, fondamentalisme religieux. Lauren Olamina cherche à survivre tout en imaginant d’autres façons de vivre ensemble. Son hyperempathie, qui lui fait ressentir les douleurs des autres, transforme une vulnérabilité en principe de relation.


Après une catastrophe nucléaire, Xénogenèse place l’humanité survivante entre les mains des Oankali, une espèce extraterrestre capable de modifier son patrimoine biologique. Le salut passe par la reproduction, l’hybridation et une intervention directe sur l’organisme humain. Le consentement devient alors une question centrale : que signifie accepter de survivre lorsque les conditions de cette survie impliquent de renoncer à une part de nous-mêmes ?


Vampire, voyage dans le temps, société post-catastrophe, extraterrestre : Butler reprend des figures familières pour les confronter à l’esclavage, au racisme, à la reproduction, à la domination et à la fragilité des communautés. Ces questions passent toujours par le vécu : ses personnages doivent négocier avec les bouleversements historiques, sociaux ou biologiques qui les atteignent directement.


Le corps.

La mémoire.

L’histoire.

La survie. Chez Butler, l’imaginaire fait passer ces forces directement dans la vie des personnages.

Au Diable Vauvert la publie en France depuis 2001. Traductions et rééditions ont progressivement déployé son œuvre jusqu’aux derniers volumes de Patternist, parus en 2026.

La même année, ce travail au long cours reçoit le Trophée de la valorisation du fonds. La fidélité éditoriale prend ici tout son sens.



Patrick K. Dewdney entre à son tour dans une histoire qui se construit sur plusieurs années. Syffe y est encore un enfant pauvre, orphelin, attaché à un univers rural dont il découvre peu à peu les guerres et les hiérarchies. L’Enfant de poussière commence à hauteur d’homme, au ras du sol, puis son cadre s’élargit progressivement.


Adolescent, Syffe est réduit à l’esclavage dans les mines d’Iphos. La Peste et la Vigne fait basculer cette enfance dans l’épreuve. La peste lui offre une possibilité de fuite, mais le retour vers Brindille le conduit à travers une région déchirée par la guerre.

Prisonnier, fugitif, instructeur, vagabond, mercenaire.


L’errance se retourne vers l’intérieur dans Les Chiens et la Charrue. Syffe porte les morts, les violences et les décisions accumulées depuis l’enfance. Son rapport aux autres et à lui-même évoluetandis que l’histoire prend une ampleur nouvelle. Le troisième volume approfondit ainsi la formation d’un homme façonné par ce qu’il a traversé.


Héros adulte, Syffe se retrouve à la tête d’une petite troupe dans La Maison des veilleurs, pris dans des rivalités qui dépassent désormais sa personne. Les alliances, les factions et la menace de guerre le placent au cœur d’un nouvel ordre où ses décisions engagent désormais bien plus que sa propre survie. Il doit composer avec l’autorité, la loyauté et la légitimité. Lui qui cherchait autrefois simplement à survivre se trouve désormais amené à décider pour d’autres.

Enfant pauvre, esclave, fugitif, soldat puis chef, il traverse successivement plusieurs fonctions dans la société. Les mêmes contrées prennent un autre visage selon le rang qu’il y occupe, les forces en présence se recomposent et l’Histoire cesse peu à peu d’être un décor pour entrer dans son existence.


Le cycle relève ainsi du roman d’apprentissage autant que de la saga. Les épreuves successives façonnent l’homme, tandis que les bouleversements collectifs prennent un sens nouveau à mesure qu’il y trouve sa place. D’un volume à l’autre, les conséquences s’accumulent, les relations se transforment, l’univers gagne en profondeur. Quatre livres pour laisser au temps la place de modifier les êtres, les liens et ce qu’ils traversent.


Apprendre.

Perdre.

Décider. Rien ne disparaît en chemin.




Chez Charles Bukowski, le suivi d'une œuvre déjà constituée permet d'en prolonger la présence. L’écrivain arrive avec une image si fortement installée - alcool, sexe, violence, provocation - qu’elle a parfois fini par recouvrir la diversité de son écriture.

Le travail éditorial consiste ici à desserrer cette image, titre après titre.


Bring Me Your Love et There’s No Business font entendre une autre facette, tournée vers les ratés de l’existence, les amours, la vieillesse et les scènes ordinaires. D’autres volumes prolongent cette approche : Sur l’amour, Sur l’alcool, Sur l’écriture ou Sur les chats isolent des motifs récurrents et révèlent, derrière le personnage du vieux poivrot provocateur, un écrivain beaucoup plus attentif aux êtres et aux situations qui l’entourent.

                                                                                                                                                                                 La publication de Brûler dans l’eau, se noyer dans les flammes en 2026 prolonge ce travail. Quatre recueils écrits entre 1955 et 1973 font remonter à la surface une période où sa voix était encore en train de se former. Cette démarche ne complète pas simplement une bibliographie : elle élargit progressivement le portrait.


Le choix de Bukowski n’allait pourtant pas de soi. L’écrivain traîne une réputation de misogynie, de provocation sexuelle et de complaisance envers la violence, au point que son personnage public peut finir par recouvrir l’œuvre. En poursuivant ce travail, Marion Mazauric prend un risque éditorial réel : défendre cette écriture sans effacer ce qui, chez son auteur, continue de déranger.

Qu’une femme assume ce choix donne à cette entreprise une portée particulière. Il ne s’agit pas de blanchir Bukowski, mais de rouvrir la possibilité de le lire dans toute sa contradiction.

Déplacer le regard. Bousculer l’image.


William Gibson en donne une illustration particulièrement forte avec Identification des schémas, paru dans la collection en 2021. L’écrivain y retrouve une question qui traverse toute son écriture : comment reconnaître une réalité émergente avant même de posséder les mots pour la nommer ?



Cette intuition était déjà au cœur de Neuromancien. Écrit au début des années 1980, le roman donne une langue aux réseaux et aux réalités virtuelles avant que ces univers ne deviennent familiers. Case, ancien hacker dont le système nerveux a été endommagé, accepte une dernière mission qui le ramène vers le piratage, les intelligences artificielles et les multinationales. Dans le cyberspace, la conscience peut évoluer indépendamment de sa présence physique. L’information entre dans l’existence comme un milieu dans lequel on travaille, on désire, on échange et auquel on peut être soumis. Gibson imagine surtout ce que ces innovations vont faire aux êtres qui les utilisent.


Autour de Case, les dispositifs cohabitent avec les marges urbaines, les corps modifiés, la précarité et les multinationales qui concentrent une puissance autrefois réservée aux États.

Le monde imaginé reste ainsi traversé par les rapports de force du présent.


Réseaux.

Corps.

Pouvoir. Les machines changent. Les rapports de force demeurent.



Pierre Bordage pousse cette projection vers une société où les conséquences sont déjà là.

Une guerre nucléaire et une pollution mortifère ont rendu une partie de la surface terrestre inhabitable. Dans Chroniques des Ombres, New York, Londres et Paris ont fusionné en une Cité Unifiée, NyLoPa, protégée par des purificateurs d’air et surveillée par une armée de « fouineurs ». Lorsque des centaines de meurtres sont commis presque simultanément par des assassins invisibles, l’enquête entraîne ses protagonistes dans les rouages d’un système qui dépasse rapidement la simple affaire criminelle.


Le polar donne une prise immédiate à cet univers. Le lecteur découvre la catastrophe depuis ceux qui doivent composer avec ses effets. Les quartiers, les frontières, les dispositifs de surveillance et les règles qui organisent la vie de la cité se dévoilent au fil de son parcours.


Elle protège.

Elle enferme.

Elle surveille.La ville elle-même devient l’énigme.


Bordage fait passer les grandes inquiétudes de la science-fiction par les ressorts du récit populaire. Le suspense donne une vitesse aux idées : solidarités, hiérarchies et croyances se recomposent à mesure que les repères anciens disparaissent.


Avec Ayerdhal, la science-fiction ouvre peu à peu sur d’autres territoires.

Au Diable Vauvert reprend plusieurs de ses premiers romans - La Bohême et l’Ivraie, Mytale, Demain, une oasis - qui installent déjà ses thèmes : sociétés sous contrôle, bouleversements écologiques, transformations des rapports humains. Le Chant du Drille et Chroniques d’un rêve enclavé déplacent cet imaginaire vers l’aventure et la réflexion politique.

Transparences, publié en 2004, suit une enquête criminelle où les manipulations des services secrets, les intérêts économiques et les stratégies de pouvoir se mêlent progressivement. La science-fiction n’est plus seulement un cadre : elle devient une manière de dévoiler les mécanismes du présent.


Le thriller élargit alors le terrain. Résurgences, Rainbow Warriors puis Bastards déplacent cette même attention vers l’espionnage, la géopolitique et le roman d’action.

L’enjeu reste pourtant proche : suivre les individus pris dans des systèmes qui les dépassent et observer comment ils tentent d’y conserver leur liberté.


L’Histrion, Sexomorphoses, Le Cycle de Cybione, Scintillements font réapparaître, à leur tour, des continuités entre des livres écrits dans des registres très différents.

Les genres changent. Les questions demeurent.


Des transformations technologiques imaginées par Gibson aux sociétés bouleversées de Bordage et aux mécanismes politiques explorés par Ayerdhal, la science-fiction devient ainsi un moyen d’interroger le présent depuis des angles différents.


Angela Davis fait entrer une pensée politique fondée sur les liens entre racisme, féminisme, classe, travail et système carcéral. Son approche part de situations historiques précises pour montrer comment les rapports de domination se construisent, se renforcent et se transmettent.



Femmes, race et classe revient sur l’histoire des luttes américaines en faisant apparaître la place longtemps marginalisée des femmes noires et les tensions entre émancipation et lutte antiraciste. La Prison est-elle obsolète ? déplace la réflexion vers l’enfermement : l’incarcération apparaît comme le résultat d’une histoire sociale, économique et politique, et son développement pose la question des réponses apportées à la pauvreté, à la violence et à l’exclusion.


Une lutte sans trêve prolonge cette réflexion : mémoire historique, militantisme et analyse du présent s’y répondent.Davis relie constamment les combats.










Wendy Delorme fait entrer le politique par les désirs, les identités et les formes de vie. Chez elle, les enjeux de domination se jouent dans les relations les plus intimes : là où se construisent l’amour, la filiation, le désir et le sentiment d’appartenance.                                                                                  

                                                                                                                                                                Insurrections ! En territoire sexuel prend la forme d’un manifeste où la sexualité devient un lieu d’affrontement avec les normes de genre. La Mère, la Sainte et la Putain, puis Le Corps est une chimère, portent cette réflexion dans le roman et l’élargissent à la filiation, la parentalité, la prostitution et les violences ordinaires. Dans ce dernier roman choral, sept personnages voient leurs histoires se croiser et se répondre, faisant du corps le point de rencontre entre expériences intimes et normes sociales.


Delorme montre ainsi comment les relations, les rôles assignés, les attentes familiales et les modèles de désir façonnent les existences.

Dans Manuel de survie à l’usage des incapables, la surveillance au travail, la manipulation génétique et la hiérarchie sociale s’immiscent jusque dans la vie privée. Thomas Gunzig pousse le grotesque jusqu’à faire surgir ces mécanismes depuis ceux qui les subissent.


La satire se déplace ensuite vers l’édition et la précarité avec Feel Good, avant que Le Sang des bêtes ne fasse entrer la condition animale dans une fiction traversée par la violence et la consommation. Le grotesque et l’humour noir permettent de saisir les structures collectives depuis les existences qu’elles façonnent.



Anne Plantagenet choisit une autre forme avec Manolete, le calife foudroyé.


La biographie du célèbre torero espagnol ne sépare pas une destinée individuelle de l’époque qui l’a produite. Son ascension, sa relation avec Lupe Sino et les dernières années de sa vie prennent place dans une Espagne marquée par la guerre civile et ses fractures. Manolete devient après la guerre le héros sombre du deuil et de l’espoir, avant que sa gloire ne se retourne contre lui : ses cachets, sa popularité auprès des exilés républicains et l’image qu’il incarne nourrissent les rancœurs.

L’idole se fissure.


L’histoire d’un homme devient une manière d’approcher une société, ses mythes et ses blessures. La biographie rejoint ici la fiction par un même mouvement : partir d’une trajectoire singulière pour faire affleurer les forces historiques qui l’entourent.


Jean-Paul Didierlaurent offre un autre visage de cette aventure éditoriale.

Lorsque Le Liseur du 6 h 27 paraît en 2014, le roman rencontre immédiatement ses lecteurs.

Guylain Vignolles travaille sur une machine qui broie les livres et sauve chaque matin quelques pages avant de les lire dans le RER. Autour de lui gravitent des personnages solitaires, cabossés, parfois absurdes, que la littérature rapproche les uns des autres.

Le succès du roman conduit à poursuivre cette collaboration avec Macadam, recueil de nouvelles, puis Le Reste de leur vie, La Fissure et Malamute.


Après la disparition de l’écrivain en 2021, Au Diable Vauvert publie encore Bec et ongles, qui rassemble quatorze nouvelles, dont sept inédites, et accompagne ainsi une œuvre qui change de forme sans perdre son attention aux personnages ordinaires, aux existences fragiles et aux rencontres qui les déplacent. Le parcours de Didierlaurent montre une autre manière de construire un catalogue : accueillir une voix singulière, puis lui laisser le temps de poursuivre son chemin.


Douglas Coupland fait entrer la pop au cœur du roman.

Les marques, la publicité, les médias et les mutations technologiques envahissent le quotidien de Génération X, où une génération cherche sa place dans un monde devenu difficile à lire.

Toutes les familles sont psychotiques, JPod, Hey Nostradamus ! ou encore Player One prolongent cette attention aux modes de vie contemporains, aux objets et aux usages qui façonnent les relations.


Chez l'auteur, ces références ne servent pas de simple décor : elles fournissent une langue, des images et des repères aux personnages. Le roman accueille ainsi les signes de son époque pour observer les individus qui cherchent leur place au milieu d’eux.


Youssouf Amine Elalamy change de perspective avec Les Clandestins.

Le livre donne la parole aux migrants morts pendant une traversée de la Méditerranée et restitue, personnage après personnage, ce que le mot « clandestins » efface : une enfance, une famille, un amour, un métier, une raison de partir, un avenir espéré.


La polyphonie transforme une tragédie collective en une multitude de vies particulières.

Le récit fait ainsi apparaître des existences commencées bien avant le départ et interrompues au moment où elles tentaient de changer de rive. Chacun emporte ses attentes, ses souvenirs et sa propre idée de l’Europe. Derrière le naufrage se trouvent des liens, des habitudes, des projets et des histoires singulières. Ces voix rendent aux morts ce que les statistiques et les catégories administratives leur retirent : une durée, une identité, une place parmi les autres.



C’est beau, la guerre poursuit ce geste en donnant à son tour une épaisseur aux êtres pris dans les violences. Entre Maroc, Méditerranée et Europe, Elalamy fait passer les grands bouleversements historiques par ceux qui les vivent. Sa littérature ramène ainsi les chiffres, les frontières et les discours politiques à ce qu’ils recouvrent : des vies, des trajectoires, des individus.


Canso remonte beaucoup plus loin. À partir de la Chanson de la croisade contre les Albigeois, traduction, adaptation et création musicale font revenir le Moyen Âge dans le présent.Une distribution nouvelle par le croisement de plusieurs pratiques.

La transmission devient elle-même une manière de créer.

La collection À 20 ans s’intéresse, elle, aux figures historiques avant leur entrée dans la légende. Marx à 20 ans et Nelson Mandela à 20 ans reviennent sur leurs années de formation, leurs rencontres et les décisions qui ont façonné leurs convictions.

La grande histoire retrouve une échelle individuelle : deux jeunes hommes découvrent les forces de leur époque et commencent à déterminer la place qu’ils veulent y prendre.


Ces différentes manières de faire travailler l’édition - depuis l’intime, la migration, la réactivation du patrimoine ou la formation d’une conscience politique - dessinent un réseau de correspondances.

C’est en les faisant dialoguer que le catalogue trouve peu à peu sa cohérence. Le Diable à vingt ans, publié pour les vingt ans de la maison, retrace cette histoire depuis l’intérieur. Témoignages, rencontres et souvenirs font apparaître une ligne éditoriale construite au fil des découvertes, avec le désir initial de désenclaver les genres et de faire entrer dans le champ littéraire des voix issues des pop cultures.

Des écrivains venus d’horizons très différents finissent ainsi par se retrouver dans un même ensemble. Leurs différences restent visibles, mais le rapprochement fait apparaître des affinités qui n’étaient pas nécessairement perceptibles au départ.

C’est à cet endroit que l’idée de composition devient intéressante.


Agencer des proximités, ménager des écarts, créer des relations qui n’existaient pas nécessairement auparavant : voilà ce que signifie composer.


Dans une maison d’édition, ce travail se déploie aussi dans le temps.

Un livre paraît.

Un autre arrive.

Une traduction ouvre une nouvelle porte.

Une réédition ramène un livre au présent.

Un auteur poursuit son chemin.

Le lien apparaît moins dans les ouvrages pris séparément que dans la manière dont ils se répondent.


Les collections rendent cette construction plus visible.

Nouvelles Lunes, dirigée par Élise Thiébaut, en offre un exemple particulièrement net : l’écoféminisme y circule entre l’essai, la pensée politique, l’anticipation et le récit intime.

Le Sexocide des sorcières de Françoise d’Eaubonne y côtoie des regards différents sur le vivant, les rapports de domination et les formes de coexistence. Ce qui apparaissait déjà chez Mark Lynas, Octavia E. Butler ou Pierre Bordage - dérèglement climatique, dégradation des milieux, transformation des conditions de vie - trouve ici un autre espace de formulation.

L’écologie ne reste plus attachée à un genre : elle circule d’une forme à l’autre et fait apparaître des préoccupations communes derrière des écritures très différentes.Les anthologies des Imaginales proposent une autre approche.

Le Futur de la cité réunit quinze écrivains et écrivaines autour d’une même interrogation. Chacun apporte son imaginaire, sa langue, sa vision de la ville à venir. La contrainte commune fait naître une diversité de réponses : les récits se répondent précisément parce qu’ils empruntent des chemins différents.Les Poches du Diable travaillent, elles, à faire circuler de nouveau ce qui a déjà été publié. Certains, déjà parus, retrouvent une nouvelle existence, parfois à un moment différent de la vie de leur auteur, parfois auprès de lecteurs qui ne les avaient jamais rencontrés. Le passage au poche transforme ainsi la temporalité d’un livre, il peut revenir, changer de contexte et trouver un public qui n’était pas celui de sa première apparition.

Les Petits Diables accueillent des univers venus d’horizons très différents, de la littérature au polar en passant par la science-fiction ou la poésie.

Le format rapproche des auteurs très différents - Bukowski y côtoie Butler, Delorme ou Gibson - sans gommer leurs écarts, et permet de les faire dialoguer autrement.


Quatre collections organisent les relations entre les œuvres : une orientation, une confrontation, une reprise, un rassemblement.


La musique circule autrement. Elle n’occupe pas une collection qui lui serait réservée, mais traverse plusieurs espaces : histoire culturelle, biographie, autobiographie, critique, transmission, pensée, culture populaire.


Simon Reynolds apporte une histoire critique du rock et du hip-hop, attentive aux croisements relation entre street music noire et underground blanc. Bring the Noise rassemble ainsi des entretiens, des récits et des analyses qui vont de Public Enemy aux Smiths, de Nirvana à Missy Elliott, du grunge au grime.


D’autres ouvrages entrent dans cet univers par la trajectoire individuelle.

John Cale permet de revenir sur l’histoire du Velvet Underground depuis l’un de ses acteurs, tandis que Dee Dee Ramone raconte dans Lobotomy le punk new-yorkais, les addictions et les années de groupe depuis sa propre expérience.



Avec Ian F. Svenonius, le regard s’élargit encore : la création musicale sert de point de départ à une réflexion sur la culture, les comportements, les idéologies et les rapports de pouvoir.












Oxmo Puccino passe directement par l’écriture. Mines de cristal rassemble ses textes de chansons ; 140 piles transpose sur la page les formes brèves qu’il publiait sur Twitter ; Au fil du chant, réalisé avec Pierre-Luc Jamain, suit une tournée, ses attentes, ses déplacements et ceux qui l’accompagnent.

Trois livres, trois façons de faire passer une pratique musicale : la chanson, l’écriture numérique, le journal photographique.


À côté de ces figures, les publications consacrées à l’histoire du rock pour les adolescents ou celles qui abordent le rap et le hip-hop ouvrent encore d’autres accès. Les carrières, les discographies et les genres ne constituent plus les seuls points d’entrée. La création apparaît comme une pratique, une histoire collective, une culture à transmettre et à questionner.


C’est là que le choix éditorial devient particulièrement visible.

Rien n’obéit ici à une définition unique du livre consacré aux musiques populaires.

Certains racontent, d’autres analysent, prennent position ou brouillent les frontières entre critique, récit et pensée. Pas de collection dédiée.Pas de modèle unique.Des écritures qui prennent des chemins différents.


À La Laune, les Avocats du Diable inscrivent cette démarche dans un lieu.

Depuis 2001, des écrivains y sont accueillis en résidence et disposent d’un temps consacré à leur travail. Mais le séjour se prolonge par des lectures, des rencontres, des ateliers et des interventions dans les écoles, les médiathèques ou auprès de publics éloignés des équipements culturels.

Le mouvement s’inverse alors.


Les auteurs viennent à Vauvert, puis leurs livres repartent vers d’autres lieux, d’autres lecteurs, d’autres usages. La maison dépasse ainsi son adresse : elle devient un point de passage entre les auteurs, les lecteurs et tous ceux qui arrivent à la littérature par des chemins détournés.

Le catalogue trouve ici une assise physique, dans une histoire locale, une population et des pratiques de transmission.


L’éditrice travaille avec des livres, mais aussi avec les intervalles qui les séparent, les échos qui apparaissent entre eux et le temps nécessaire pour qu’ils trouvent leur place.


Une première parution peut appeler une suite plusieurs années plus tard.

Une traduction peut faire surgir en France une œuvre ancienne.

Un titre épuisé peut retrouver ses lecteurs lorsque son époque est prête à le relire.

Un écrivain encore en recherche peut recevoir le temps nécessaire pour poursuivre son chemin.


La nouveauté cohabite alors avec la reprise, la fidélité et la mémoire.

Certaines publications rencontrent immédiatement leur public. D’autres demandent plusieurs années, une traduction, une réédition ou simplement la possibilité de rester disponibles jusqu’à ce qu’un moment leur corresponde.

Cette logique possède aussi une réalité économique.

Une maison indépendante reste soumise aux ventes, aux coûts et aux équilibres financiers.


Pourtant, certaines décisions engagent un temps dont le rendement ne se mesure pas rapidement : soutenir une écriture encore fragile, traduire une œuvre à la réception incertaine, conserver un titre ancien, poursuivre avec un auteur avant que sa place ne soit pleinement reconnue.


L’éditrice compose donc aussi avec la durée.


Elle distribue les entrées, ménage les reprises, laisse certaines publications mûrir et fait résonner les unes avec les autres. Sa signature se lit autant dans le temps accordé aux livres que dans leur présence au catalogue.


Un label comme ECM offre un parallèle saisissant. Là où Au Diable Vauvert rapproche des écrivains, des collections, des genres et des temporalités, ECM a fait de son catalogue une esthétique à part entière. En près de six décennies, les enregistrements ont peu à peu fait apparaître une cohérence qui ne gomme jamais les singularités. Les artistes restent pleinement eux-mêmes, avec leurs histoires, leurs écritures et leurs chemins, mais leur présence côte à côte fait entendre une même attention au silence, à l’écoute et à la qualité de l’interprétation.


Le parallèle se situe là : ni ECM ni Au Diable Vauvert n’ont besoin d’uniformiser les œuvres pour qu’une identité commune apparaisse.


Des livres.

Des auteurs.

Des chemins différents.Des rapprochements. Des reprises. Vingt-cinq années de choix laissent une mémoire et des échos qui se répondent d’un livre à l’autre.


Une tonalité singulière finit par s’imposer, reconnaissable sans jamais avoir été décrétée.Une maison d’édition raconte alors sa propre histoire sans avoir besoin de l’énoncer. Elle la compose.


Reste à demander à Marion Mazauric comment elle regarde aujourd’hui la maison qu’elle a construite au fil des ans.


Interview à suivre dans une prochaine publication sur ce blog !




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