Zélie Zénon // Loop
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Avec Loop, son premier EP sorti le 10 avril 2026 sur le label Cartelle, Zélie Zénon ouvre un nouveau chapitre musical, plus personnel et plus aventureux. Derrière ce nom se cache Liza Bantegnie, ancienne membre des groupes À trois sur la plage et This Is Pop, également connue comme DJ sous le nom de Liza Liza. Pensé comme un espace de liberté totale, Loop explore une pop électronique minimale, DIY et instinctive, nourrie autant par les textures abrasives de la musique électronique contemporaine que par une écriture intime et profondément sensible. Coproduit avec Apollo Noir, l’EP brouille volontairement les frontières : morceaux instrumentaux, chansons en français et en anglais, voix feutrées et sonorités métalliques cohabitent dans un ensemble mouvant, traversé par les thèmes de la répétition, des boucles mentales et du désir d’émancipation. Dans notre entretien, Zélie Zénon revient sur la naissance de ce projet solo, sa manière très intuitive de composer, son rapport au collectif et à l’engagement, mais aussi sur l’importance des rencontres et des dynamiques DIY dans son parcours artistique.
Après plusieurs expériences de groupe, notamment avec À trois sur la plage, comment est née l’envie de créer Zélie Zénon ?
Liza : Je fais rarement plusieurs projets en même temps. Ça fait longtemps maintenant que je fais de la musique et, quand À trois sur la plage s’est arrêté, je n’ai pas vécu ça comme une fin. Faire de la musique, ça continue toujours. J’avais simplement envie de poursuivre autrement. En fait, cette évolution était assez logique. Avant À trois sur la plage, je m’occupais surtout des mélodies de chant et des textes. Puis, dans ce groupe, je me suis mise davantage à la composition musicale. J’ai découvert que j’aimais vraiment ça. Je me suis sentie capable de le faire et surtout je me suis sentie bien dans cet exercice. Ça m’a donné envie d’aller plus loin et de tenter l’expérience d’un projet entièrement solo. C’était aussi l’occasion de voir jusqu’où je pouvais aller seule dans la composition, de prendre toutes les décisions artistiques, sans pour autant renier ce que les expériences collectives m’avaient apporté auparavant.
Pourquoi avoir choisi un pseudonyme plutôt que de sortir ce projet sous ton propre nom ?
Le nom est venu assez naturellement. Il y a quelques années, j’avais participé à une compilation du label R-REC pour La Souterraine. Chaque personne devait avoir un pseudo et, à ce moment-là, j’ai immédiatement pensé à Zélie Zénon.
J’aimais la sonorité. J’aimais aussi le fait de garder le Z, qui est déjà présent dans mon prénom. Et puis il y a quelque chose de très ludique dans la musique. Mon vrai nom, je ne l’ai pas choisi. Alors qu’un pseudonyme, c’est un espace de liberté : on choisit comment on veut se présenter au monde. Mais ce nom a aussi une dimension beaucoup plus intime. Il est directement lié à ma famille, du côté de mon père, qui vient du Nord de la France. Il y a dans cette branche familiale des prénoms que j’ai toujours trouvés très beaux et très poétiques : Zélie, Zénon, Pacifique… Des prénoms qu’on ne croise pas tous les jours. Je crois qu’en vieillissant, j’ai aussi ressenti le besoin de me rattacher à quelque chose. Je parle rarement de ma famille dans ma musique, mais là il y avait cette envie de faire exister une forme de filiation. Comme si je pouvais rendre hommage à des personnes qui ont existé avant moi, parfois même à des personnes que je n’ai pas connues. L’idée qu’une histoire continue à travers la musique me plaisait beaucoup.
Ce qui frappe à l’écoute de Loop, c’est une esthétique beaucoup plus électronique que dans tes précédents projets. Comment la définirais-tu ?
Je dirais que ça reste de la pop, parce qu’au fond il s’agit toujours de chansons. Même quand les formes changent, il y a cette volonté mélodique qui reste très présente chez moi. Mais c’est vrai que les influences ont évolué. J’écoute aujourd’hui des artistes qui ne faisaient pas forcément partie de mon paysage musical il y a quelques années. Il y a aussi des artistes que j’aimais déjà mais dont je n’avais jamais vraiment exploré les pistes dans mes propres compositions. J’avais notamment très envie de réaliser un morceau instrumental électronique. C’est le premier titre de l’EP. Ça peut sembler anodin, mais pour moi c’était quelque chose d’important parce que j’ai quasiment toujours chanté dans mes projets précédents. Me retrouver avec un morceau entièrement instrumental, c’était une façon de me déplacer artistiquement. À chaque fois que je commence un nouveau projet, j’ai envie d’aller vers autre chose. J’aime l’idée que la musique soit une aventure qui continue et qui suit aussi mes centres d’intérêt du moment. Je pense qu’il y a toujours dans ma musique quelque chose d’un peu dissonant, parfois un peu bancal, parce que je suis autodidacte. J’aime aussi conserver une dimension DIY. Mais en même temps, sur ce disque, il y avait une volonté très forte d’assumer des influences plus électroniques, avec des artistes comme Oklou ou Sophie, par exemple.
Tu as travaillé avec Apollo Noir sur cet EP. Pourquoi lui ?
Parce que j’aimais énormément son univers sonore. Et parce que je savais qu’il pouvait m’emmener vers quelque chose que je n’avais encore jamais fait. Dans À trois sur la plage, nous avions travaillé avec quelqu’un qui s’occupait surtout de l’enregistrement et du mixage. Cette fois-ci, je voulais véritablement travailler la production avec une personne extérieure. J’avais envie de pousser les morceaux plus loin, de réfléchir à la texture sonore, à la matière même du son.
Apollo Noir possède une capacité incroyable à transformer les sons, à les triturer, à leur donner une autre dimension. C’est quelqu’un qui maîtrise des outils et du matériel que je n’ai pas chez moi. On a utilisé par exemple une TR-909 pour certaines boîtes à rythmes, des reverbs très particulières, tout un ensemble de machines qui ont permis d’enrichir les morceaux. Ce qui me plaisait aussi, c’est son parcours. Il vient lui aussi d’univers plutôt punk et hardcore. Ensuite, il s’est dirigé vers une musique électronique beaucoup plus développée. Je retrouvais quelque chose de familier dans cette trajectoire.
Concrètement, comment avez-vous travaillé ensemble ?
J’avais déjà composé presque tous les morceaux avant notre rencontre. Cette fois-ci, j’ai travaillé essentiellement avec Ableton Live. Il y a un titre composé avec une MPC, mais sinon tout a été réalisé sur Ableton, avec de la basse enregistrée en direct et les voix. Je suis ensuite allée chez lui, en Auvergne. Nous avons passé quelques jours ensemble à reprendre chaque morceau. On a finalement assez peu modifié les structures. Le travail portait surtout sur les textures et les choix sonores. On discutait de tout : quelle basse utiliser, quels synthés choisir, quelle boîte à rythmes convenait le mieux à tel morceau, fallait-il garder une même identité rythmique sur l’ensemble du disque ou varier davantage…
En réalité, nous cherchions la couleur générale de l’EP. Les voix, je les ai enregistrées chez moi. Puis Apollo a assuré le mixage. Ensuite, nous avons fonctionné par allers-retours : il m’envoyait une version, je lui faisais des retours, il modifiait certains éléments. C’était un vrai dialogue.
Qu’est-ce que cette collaboration a changé dans le résultat final ?
Je pense que l’EP aurait été beaucoup plus lo-fi si je l’avais réalisé entièrement seule. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose d’ailleurs. Ça aurait été un autre disque. Mais là, j’avais envie d’une autre couleur. Je voulais garder des voix plutôt douces, assez calmes, assez chaleureuses, tout en les confrontant à des instrumentaux plus métalliques, plus durs parfois. Apollo Noir a réussi à concrétiser exactement ce que j’avais en tête.
Et puis il est extrêmement à l’écoute. Quand on travaille avec un producteur, il faut trouver un équilibre subtil : il doit apporter quelque chose de lui-même tout en respectant la vision de l’artiste. Je trouve qu’il a parfaitement trouvé cet équilibre.
L’EP passe d’un morceau instrumental à des chansons en français puis en anglais. C’était une manière de casser les codes ?
Oui, d’une certaine façon. Je me suis dit : je suis seule aux commandes, alors autant profiter de cette liberté.
J’ai toujours travaillé dans des groupes où les morceaux s’enchaînaient selon un format relativement identifiable. Là, j’avais envie de m’autoriser davantage de choses. J’avais envie d’un morceau instrumental : je l’ai fait. J’avais envie d’un morceau presque parlé : je l’ai fait aussi. Je ne pars jamais d’un cahier des charges. Je ne me dis jamais :
« Aujourd’hui je vais composer un morceau de telle manière ». Je travaille beaucoup à l’intuition.
Ce qui compte pour moi, c’est d’arriver à un moment où j’écoute le morceau et où je me dis : « Là, ça sonne juste ». Quand cet équilibre apparaît, je sais que le morceau est terminé.
Ton écriture semble très intime. Comment naissent les textes ?
Ils arrivent souvent de manière assez mystérieuse. Je commence généralement par la musique : une boîte à rythmes, une ligne de basse, quelques synthés. Puis une mélodie apparaît. Ensuite vient ce qu’on appelle le « yaourt », ces syllabes qu’on chante sans paroles définies . Et dans ce « yaourt » surgissent des mots. Certains sont en anglais, d’autres en français. Ce n’est pas vraiment un choix conscient. Je pense que cela dépend de la couleur du morceau.
Ces mots ouvrent ensuite des pistes. Ils font remonter des souvenirs, des lectures, des films, des documentaires, des situations vécues. Après seulement, je retravaille le texte pour voir ce qui fait sens.
Peux-tu donner un exemple ?
Le morceau Montréal est directement lié à une période où je me sentais bloquée.
Il parle de ces moments où l’on reste prisonnier d’événements passés, où certaines expériences continuent à nous travailler et nous empêchent d’avancer.
On aimerait parfois retourner en arrière pour mieux comprendre ce qui s’est passé. Mais c’est impossible. Et en même temps, on ne peut pas non plus se projeter complètement dans l’avenir.
On reste coincé dans une sorte d’entre-deux, dans une boucle mentale qui n’en finit pas de tourner.
Finalement, le titre de l’EP résume beaucoup de choses…
Oui, complètement. Il y a la boucle musicale évidemment, mais surtout les boucles mentales, émotionnells, existentielles. Je suis quelqu’un qui a tendance à revenir sans cesse sur certains sujets. Et je pense que beaucoup de morceaux parlent de ça : comment vivre avec ces répétitions ? Comment les accepter ou les dépasser ? Est-ce qu’il faut rester dans la boucle ? Est-ce qu’il faut trouver une tangente pour en sortir ?
C’est une question qui traverse tout le disque.
Tu es très impliquée dans la vie associative et dans le label Cartelle. Quelle place tient le collectif dans ton parcours ?
Une place essentielle. J’ai grandi dans une famille où il y avait beaucoup d’engagement politique, syndical ou associatif. Je crois que ça m’a profondément construite. Je ne conçois pas vraiment une vie uniquement centrée sur soi. La création artistique elle-même me semble être un geste collectif : on crée quelque chose qui va être partagé, discuté, reçu par d’autres. Avec Cartelle, les ateliers d’initiation à la musique ou au DJing, la transmission, les rencontres, tout cela nourrit énormément mon travail. Je crois aussi beaucoup à la notion de joie militante. Dans des périodes politiques parfois difficiles, il faut continuer à inventer des espaces où les gens se rencontrent, apprennent ensemble et prennent du plaisir à créer.
Malgré les difficultés que rencontrent aujourd’hui les petites structures culturelles ?
Oui. La situation est compliquée, évidemment. Les aides diminuent, les coûts augmentent, les petites structures restent souvent fragiles. Mais je préfère regarder aussi ce qui fonctionne. Chez Cartelle, nous sommes restés très DIY. Nous ne sommes pas salariés, nous fonctionnons essentiellement grâce au bénévolat et aux coopérations avec d’autres labels.
Et puis je continue à voir des signes encourageants : des disquaires qui ouvrent, des gens qui s’intéressent de nouveau au vinyle, des projets collectifs qui naissent partout.
Je crois profondément que lorsqu’on se regroupe, qu’on crée des alliances et qu’on partage les moyens, il reste toujours possible de faire exister des choses. C’est probablement mon tempérament : je préfère rester tournée vers l’optimisme. J’ai envie de croire qu’il y aura toujours des personnes pour inventer de nouveaux espaces de création, de solidarité et de liberté.
Stéphane Perraux

Loop (Cartelle) 2026