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Marc Nammour & Loïc Lantoine / Portraits crachés

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    PERSONA
  • il y a 20 heures
  • 6 min de lecture
Laurent Guizard
Laurent Guizard

Qui sont-je ?


Il y a quelque chose de doux à découvrir, dans le regard des autres, que nous sommes plus riches de sens que nous ne l’imaginons. Avec Portraits crachés, Marc Nammour et Loïc Lantoine unissent à nouveau leurs voix pour donner chair à une galerie de personnages profondément humains. Héritier de leur précédent travail collectif, ce nouveau projet mêle poésie sociale, musique jouée en live et regard lucide sur notre époque.

Dans cet entretien, les deux artistes reviennent sur la genèse du projet, leur méthode d’écriture en laboratoire, la place du collectif, et leur manière d’habiter un monde en crise sans renoncer à l’humain, à la fragilité ni à la joie qui songe.


Pour commencer, pouvez-vous me parler de la naissance de ce nouveau projet que vous avez monté ensemble ?

Marc Nammour : Ce projet fait écho à un premier travail que nous avions déjà monté avec la même équipe, Fiers et Tremblants, sorti en 2021. On avait fait une grosse tournée pour défendre ce disque, et forcément, l’envie de recommencer avec cette équipe-là était très forte.

L’occasion s’est présentée quand j’ai eu l’opportunité de défendre un projet intitulé Portraits crachés, avec l’idée de construire un disque uniquement autour de portraits. J’ai présenté ça à l’équipe, et tout le monde a dit oui avec enthousiasme. Ça nous permettait aussi de ne pas être dans une redite du premier projet, mais d’aller vers quelque chose de plus intime et politique à la fois, à travers onze personnages. On y parle beaucoup d’humanité, finalement.


C’est aussi une manière d’être politique quand il le faut. Mais comment avez-vous défini le cadre d’expression de ces personnages, qu’ils soient fictifs ou réels ?

Marc Nammour : Le cadre s’est construit entre nous. Au début, je me suis demandé s’il fallait faire des entretiens enregistrés, puis les retranscrire poétiquement. Mais très vite, avec Loïc, on s’est dit que nous étions du côté des poètes, pas des sociologues.

On s’inspire de ce qu’on voit, de ce qu’on vit, de ce qui nous entoure. L’idée était de proposer une galerie de portraits de gens de notre “classe”, entre guillemets. Rien n’est gratuit.

Loïc Lantoine : Ce sont des gens pour qui on a beaucoup d’affection ! 

Marc Nammour : On a ensuite mis en place un jeu d’écriture : une unité de temps commune, toujours 20h30. Chacun de nous choisissait la moitié des portraits, mais une fois le personnage choisi, c’était à l’autre de l’introduire narrativement. Ça permettait d’apporter un regard différent sur le personnage imaginé par l’autre.


Comment avez-vous réussi à faire exister ces portraits à l’écriture ? Mettre des mots sur une personne ou un sentiment, ce n’est jamais simple. Est-ce aussi une part de vous qui transparaît ?

Marc Nammour : Forcément. Il y a des portraits où on est presque complètement dedans. Comme pour Franck, par exemple. D’autres sont plus éloignés, mais il y a toujours des éclats de nous.

L’enjeu principal, c’était la justesse. Pour que ces personnages, issus de notre imaginaire, paraissent cohérents et crédibles, on a énormément discuté, corrigé, réécrit. Certains portraits ont connu plusieurs versions parce qu’on ne trouvait pas le bon équilibre. C’était un vrai laboratoire collectif à cinq, et tant que tout le monde n’était pas convaincu, on continuait à creuser.


Vous parlez de cinq personnes : cela inclut aussi les musiciens ?

Marc Nammour : Oui, exactement. C’est le même collectif que pour Fier et Tremblant. On travaille vraiment comme un laboratoire.

Loïc Lantoine : Les musiciens faisaient de la musique, Marc et moi produisions du texte.


Et ensuite, la musique pouvait “aspirer” un portrait, ou l’inverse. Il y avait bug un aller-retour constant.

Marc Nammour : C’est exactement ça qui a nourri le projet.



Ce projet reflète clairement notre époque, socialement et politiquement, tout en donnant parfois une impression d’intemporalité. Comment travaillez-vous cette temporalité ?

Marc Nammour : On porte tout ce qu’on a vécu, entendu, traversé. Et puis on n’oublie pas que la vérité appartient aussi à ceux qui écoutent. Nous, on rend hommage à ces gens cabossés. Ensuite, chacun fait sa propre cuisine avec ce qu’il reçoit.

On s’inscrit depuis longtemps dans une poésie sociale, humaniste. On est un peu comme des éponges, souvent de manière inconsciente.Plus on va dans l’intime, plus ça devient universel. C’est sans doute pour ça que certains personnages peuvent sembler intemporels.

Même si certains sont très ancrés dans le présent comme Mathieu, qui est sur une application de rencontre. Là, on est clairement aujourd’hui.Mais les réflexions sur le temps, la vie, ce qu’il reste ou ce qui passe, ça traverse toutes les époques. C’est aussi la place de l’artiste : être en écho avec la marche du monde.


La question identitaire est très présente dans ces portraits, à un moment où elle est fortement questionnée. Comment vous situez-vous, humainement, dans ce monde en mouvement ?

Marc Nammour : C’est extrêmement violent, ce qui se passe. On a assassiné la vérité.La seule chose qu’on puisse faire, c’est garder une démarche humaniste, aller vers l’autre.

La violence est partout, y compris parfois dans des démarches progressistes. On essaie de continuer à faire du lien.Dans les portraits, personne ne sait vraiment grand-chose. La seule certitude, c’est que la joie existe, et qu’il va falloir l’arracher.

Ce qui nous intéresse, ce sont les fragilités, les doutes, les failles. On n’a aucune envie de défendre des personnages pleins de certitudes.À partir du moment où il y a des réponses, nous, on préfère poser des questions.


Laurent Guizard
Laurent Guizard

À l’écoute du disque, il y a beaucoup de doutes et de souffrance, mais on en ressort avec un sentiment presque joyeux. Comment amenez-vous cette douleur vers quelque chose d’optimiste ?

Marc Nammour : Si vous ressentez ça, c’est qu’on a réussi à se faire comprendre. Cet optimisme, c’est presque une nécessité vitale aujourd’hui. La joie, la fantaisie, l’humour doivent devenir des phares.

On vit dans un monde de discours simplistes, qui veulent nous mettre dans des cases. Nous, on avance “clopin-clopant”, et la lumière au bout du tunnel, c’est de se reconnaître entre nous, de comprendre qu’on n’est pas fous.

Assumer notre complexité, nos fragilités, nos failles, c’est aussi une forme d’humilité qu’on veut remettre au centre. On n’est que ça, au fond.


Avec ce projet, comment vous situez-vous aujourd’hui, en tant qu’artistes ?

Marc Nammour : Ça fait plus de vingt ans qu’on est dans le métier. De mon côté, je suis en autoproduction depuis le début. C’est une forme de résistance permanente : trouver des financements, s’auto-organiser, monter des équipes.

C’est de l’artisanat. Je compte sur le travail, sur les copains, sur les collaborations.Aujourd’hui, on vend moins de disques, les concerts sont plus difficiles à trouver, mais nous, on est organisés comme ça depuis toujours.

Loïc Lantoine : L’industrie peut s’écrouler, nous, on continue à avancer. Et esthétiquement, on travaille beaucoup par la rencontre.

Marc Nammour : Il n’y a jamais eu de calcul stylistique. Ce sont des rencontres humaines et artistiques qui façonnent nos trajectoires.


La musique du disque sonne parfois très rock. Comment cette couleur s’est-elle imposée ?

Marc Nammour : On se connaît très bien avec les musiciens, certains travaillent avec moi depuis le deuxième album de La Canaille.Sur ce projet, on voulait absolument du live. Pas de superposition de couches : guitare, basse, batterie, jouées ensemble, d’un seul bloc.

Loïc Lantoine : On l’entend sur le disque : il n’y a pas de coupe.

Marc Nammour : Sur ce socle vivant, avec ses erreurs et ses accidents heureux, on a ajouté ensuite des claviers et des arrangements.C’est un disque de plus de 60 minutes, majoritairement joué live, à rebours de la production clinique actuelle.


Le projet était-il pensé dès le départ pour le live ?

Marc Nammour : Encore plus que ça : on a d’abord joué le projet sur scène, puis on est entrés en studio.On l’a créé à la MC93, avec cinq dates, avant même l’enregistrement. Ça nous a permis de tester les morceaux, de les éprouver face au public.

Quand on est ensuite entrés en studio, on savait ce qu’on faisait, et pourquoi.



Quel est le rapport au public sur ce projet ?

Marc Nammour : Le public est indispensable. Un concert réussi, c’est quand la scène et la salle font corps.Selon les lieux,  scène nationale, salle alternative, public assis ou debout, l’écoute change, l’énergie aussi. Et c’est très agréable de naviguer entre tout ça.

Loïc Lantoine : Les publics sont différents, mais tous attentifs à leur manière.


Quels retours vous font les spectateurs après les concerts ?

Marc Nammour : Ce qui revient beaucoup, c’est la reconnaissance. Les gens se retrouvent dans plusieurs portraits. Ça nous confirme que le travail est juste.

Et surtout, les concerts deviennent des prétextes à parler du monde, de la vie. Les portraits ouvrent des discussions. C’est ça, le rôle de l’art : peindre l’air du temps.


Échanger entre humains autour de votre esthétique, c’est votre moteur ?

Marc Nammour : Oui. Nous, on propose. Après, chacun s’en empare.Si quelque chose est beau, ce n’est pas la chanson qui l’est : ce sont les gens.Nous, on est juste le détonateur.


Stéphane Perraux



Portraits Crachés

(La station service, L’autre distribution) 2026




 
 
 

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