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Silent Word

Mis à jour : 2 oct. 2019


© Karine Baudot

Obsèques de Philippe Pascal (23/09/2019)

5h30. Je quitte Paris pour Rennes dans une nuit encore endormie. Quelques-uns traînent déjà le pavé pour demander du fric ou s’effondrer de fatigue entre murs et trottoirs dans des positions inconfortables. Marche jusqu’à la Gare du Nord et le RER B. Va s’enchaîner toute une série de temps morts. Je repense à Alain Damasio qui il y a quelques jours me disait qu’il adorait ces moments-là justement, propices à la pensée et que s’il avait un téléphone portable (ce qu’il refuse), sa pensée serait justement happée par le flux d’infos continuelles dont nos téléphones Androïd regorgent jusqu’à la nausée. Attente. Foule déjà nombreuse, foule qui piétine le quai pour aller travailler, car pour quoi d’autre à cette heure-là ? Pour moi c’est un voyage spécial, un aller-retour pour témoigner de mon affection particulière pour ce poète à l’élégance incisive et à cette ville dont je me suis toujours senti proche et qui a fait naître tant de passions. Philippe Pascal, auréolé de la légende Marquis de Sade en est évidemment une figure emblématique que j’ai toujours secrètement voulu rencontrer, fantasme absolu qui sans ma persévérance avait peu de chance de se concrétiser. Et pourtant, cela a finalement été possible grâce à notre revue Persona et le désir d’aller au bout de mon idée, d’accompagner le retour inattendu de ce groupe mythique et d’en interroger le sens. J’avais certes déjà vu Marc Seberg en concert en 1985, mais éprouver Marquis de Sade était du domaine de l’inespéré, même en 2017. Par la suite, je nourrissais même l’idée d’aller plus loin et de publier ses mots, mais avec une attention particulière, Philippe Pascal m’avait répondu qu’il ne souhaitait pas voir sa « prose » éditée. « Elle ne vit que pour et en fonction de la musique »  avait-il ajouté. Deux ans après ce retour en forme d’étoile filante et le choc de sa disparition soudaine, il était donc important d’être-là.

Le wagon m’embarque comme mes pensées s’élancent... sans bruit. Train qui défile dans la nuit à travers les lumières urbaines qui commencent à s’allumer. Gare Massy-Palaiseau TGV. Attente. Je ne sors toujours pas mon téléphone et laisse ma pensée errer encore, sans chercher à construire quoi que ce soit. Le TGV m’emporte enfin et apaise mon stress de ne pas l’avoir loupé. Arrivé à Rennes, dans le car qui m’emmène maintenant vers la demeure de mon ami Stéphane Perraux, je me coupe de la radio du chauffeur qui écoute un programme grésillant d’inepties. Je mets mon casque et écoute le groupe ami Oiseaux-Tempête et leur musique instrumentale inspirée. Je n’ai pas envie d’entendre de mots. Arrivé à destination, j’ouvre mon téléphone et consulte mes e-mails. L’annonce de l’annulation du prochain disque de Marquis de Sade vient de tomber. Forcément !

Stéphane me récupère à la petite gare de Bruz et nous partons ensemble avec sa voiture pour Pacé (à 10 km du centre-ville de Rennes) et rejoindre la salle de spectacle du Ponant d’une jauge d’à peu près 400 personnes, où se tiendra l'hommage à Philippe Pascal. Quelle expédition !


© Frédéric Lemaître

Des regards se croisent, quelques têtes connues émergent du flot de personnes venues se recueillir et dont l’afflux en files indiennes fait penser à la queue d’un concert. Pourtant, nulle performance à venir, mais un simple hommage dont peu en connaissent la substance. Quelques gouttes de pluie s’invitent à l’attente, balayées par un silence serein, mais déjà épris de recueillement, car on a encore peine à croire pourquoi on est là.

Nous entrons enfin dans la salle déjà submergée d’émotion et pleine de monde jusqu’au dernier rang des gradins où nous nous installons également, Stéphane et moi. Nous sommes accueillis, en fond sonore, par Submarines and iceberg cet instrumental délicat qui fait suite au morceau Rue de Siam sur le deuxième et définitivement dernier album de Marquis de Sade, du même nom.

Devant nous, quatre rangs de chaises pour les très proches et la famille dont l’attention se porte sur l’avant-scène, où le cercueil de Philippe, modestement couvert de fleurs fait converger tous les regards. À ses côtés, une rangée de photos encadrées ainsi que, posé sur un chevalet, l’inouï portrait du chanteur, peint par son ami Tonio Marinescu, disparu lui aussi récemment. Au-dessus de la scène, une projection de portraits de Philippe Pascal sélectionnées par son fils ainé, Pierre-Jean, passe en boucle dans un diaporama d’images rares ou inédites. Parmi les proches, figurent évidemment les trois autres membres de Marquis de Sade, assis aux côtés d’Étienne Daho lui aussi présent, ainsi que Daniel Paboeuf, saxophoniste discret dont la présence est inséparable de l’histoire du groupe.

Satellite of Love de Lou Reed résonne maintenant dans les haut-parleurs et engage la cérémonie. Puis, la première personne à être appelée au micro pour témoigner de son amour pour Philippe Pascal est Pierre-Jean, dont la voix émue peine à dire son chagrin pour son papa, mot qu’il répète plusieurs fois avant de nous remercier pour notre soutien qui l’a aidé à tenir pendant ces dix jours depuis l’annonce qui nous a tous choqué. « Il était aimant et il était aimé » conclut-il. Chelsea Girls et la voix de Nico vient sceller la transition avec les deux autres fils de Philippe, Paolo et Matéo qui tentent avec émotion de lire quelques vers de Baudelaire : « Sois sage, ô ma douleur… » extrait de Recueillement que Philippe avait d’ailleurs chanté au sein de Marc Seberg. Vont ainsi se succéder des titres aimés du chanteur et témoignages. Je ne connais pas tous les proches qui sont appelés. Ainsi, après avoir entendu Johnny Cash, Édouard vient lire quelques mots de Lignes de Fuite, le seul livre de textes de Philippe Pascal. Puis, dans ce moment d’apaisement surgit ce Death is not the end, chanté par Nick Cave et ses amis musiciens (Kylie Minogue, Shane MacGowan, Blixa Bargeld et Mick Harvey) dans une chorale bienveillante qui on l’espère accompagne l’âme du défunt. Sur certaines photos qui défilent, on peut apercevoir le sourire de Philippe qui contraste avec l’image du poète maudit, mais l’humour toujours, fait aussi partie des plus tourmentés. Ce sourire, Pierre Fablet nous l’apporte également en descendant du haut de la salle, une valisette en main. Le moment pourrait presque même sembler cocasse. Il s’agit d’un gramophone dont il remonte la manivelle pour nous faire entendre un vieux blues de Blind Boy Fuller que Philippe aimait tant. La vitesse du son est évidemment aléatoire et donne à l’instant une imperfection qui sonne juste, vraie, humble. C’est une cérémonie sans artifice et nous n’en attendions pas plus. Un Miracle arrive, chanté par Léonard Cohen avant que Daniel Pabœuf ne se lève pour prendre son saxo et jouer un air court, là aussi, sans se mettre en avant. Pour ceux qui n’aurait pas reconnu, il s’agit des cinq premières mesures de Boys Boys, morceau du premier album de MDS, Dantzig Twist. Je n’avais pas non plus reconnu, c’est pourquoi je lui demanderai plus tard en fin de journée de quoi il s’agissait. Un morceau de Roxy Music vient clore cette cérémonie d’une grande sobriété avant d’être tous conviés, si nous le souhaitons, à passer devant le cercueil de Philippe Pascal afin de lui faire un dernier adieu. Toute la salle descend donc dans une file ordonnée et calme. L’émotion est évidemment à son comble à l’approche du cercueil. Je n’oublierai jamais la présence émue de Dominique A, descendu lui aussi du haut de la salle et visiblement touché. Son morceau hommage à Philippe Pascal d’il y a quelques mois résonne encore et encore tant il a su capter l’essence d’une époque et révéler avec justesse que cette voix de pluie de verre avait imprimé la ville entière et plus encore.

Tout le monde se retrouve ensuite à l’extérieur où le soleil est réapparu. On peut ainsi croiser nombre de musiciens ô combien importants de cette ville reine, pour ceux que je connais et reconnais où que Stéphane me présente, de Dominic Sonic à Sergeï Papail, de Christian Dargelos à Pierre Corneau. Les membres des Nus, de Marc Seberg ou Frakture se retrouvent ainsi dans ce même espace de recueillement pour leur frère musicien. Philippe Maujard fondateur du groupe Ubik, Jo Pinto Maya, Alan Stivell, Pascal Obispo, Pierre Thomas, Pascal Karels, Gilles Rettel, Richard Dumas : toute la constellation musicale rennaise est présente ou presque. Je croise également Gilles Le Guen, Gaël Desbois, Arnaud Le Brusq et François Possémé de Complot Bronswick, Jean-Louis Brossard des TransMusicales, mais aussi évidemment Patrice Poch, ou Titouan Massé, talentueux photographe que j’ai rencontré il y a quelques semaines à Paris. Puis les très proches sortent à leur tour, dont la plupart vont partir pour le cimetière du nord dans la plus stricte intimité. Lorsque les musiciens de Marquis de Sade, Frank Darcel, Eric Morinière et Thierry Alexandre se retrouvent dehors, je ne peux m’empêcher furtivement de croire que Philippe va également apparaître, comme une évidence. La simplicité et la bienveillance du moment fait chaud au cœur.


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Grâce à Stéphane, j’ai la chance de pouvoir prolonger ces rencontres à l’UBU, salle mythique de Rennes où a été prévu un after, là encore sans hystérie et dans une ambiance sereine et feutrée et où un buffet a été dressé. Je recroise Catherine qui m’avait donné la possibilité de faire un stand Persona au concert de MDS à la Grande Halle de la Villette. Je fais la connaissance de Mikaël Le Bourhis (Binic Festival), discute avec Pascal Karels de Frakture et Patrice Poch, dont on ne dira jamais assez l’importance absolue dans la reformation inespérée du groupe et qui ici a installé un diaporama de photos. Beaucoup d’entre elles sont publiées dans le livre-somme qu’il a consacré au groupe. Il est plaisant de l’entendre dire qu’il retrouve encore aujourd’hui des archives qui pourraient même faire l’objet d’un deuxième tome ! Présents aussi, Dominic Sonic et Dominique A, réservé mais disponible et avec qui j'échange quelques mots sur le rapport entre la création de morceaux dédiés à une personne et leurs impacts lorsque cet être n'est plus. Je pense bien sûr à Bashung et Philippe Pascal dont il a sublimé la présence. Son attention pour notre revue me touche également. Et puis, ô joie de revoir Mona Soyoc qui elle aussi a perdu sa moitié musicale il y a quelques mois. Spatsz manque et lui donne encore plus envie aujourd’hui de faire de nouveau circuler la musique de KaS Product, autre groupe phare français des années 80. C’est donc une très bonne nouvelle et un plaisir de l’entendre aussi enthousiaste, car il y a des mois, voire même des années que je souhaite consacrer un dossier spécial à ce groupe qui a bercé mon adolescence. Tous les gens croisés ici sont charmants, attentionnés. Les échanges avec Daniel Pabœuf, un pur délice. Nous nous remémorons l’entretien pour Persona que nous avions fait ensemble pour la sortie de l’excellent disque de DPU à l’Espace B, à Paris et des moments cocasses pendant le concert qui a suivi. En fin de journée, les membres de MDS passent aussi prendre un verre puis tout le monde se sépare peu à peu, pour rentrer. À la gare, je croise de nouveau Dominique A, dans un empressement amusé, car j’ai un peu oublié également l’heure de mon train. Le soir tombe vite, je me sens aérien, car la fatigue se laisse aller maintenant avec cette insouciance ouatée. Retour de nuit dans un train quasi vide. J’écoute les deux albums de MDS et par instant me glisse en un sommeil tout relatif, tant un air de saxo, une intonation, une ligne de basse ou un riff sanguin de guitare me garde en éveil. Je n’en reviens toujours pas que ces chansons devenues sans âge résonnent aujourd’hui encore comme quelque chose de neuf, de surprenant et qui n’en finit pas de dévoiler ses arcanes cachés, ces instants furtifs dont on n’avait jamais fait attention. « I wanna die, just for a while » chante Philippe Pascal dans Silent Word. Inutile de dire qu’il est désormais devenu une nouvelle étoile immortelle dans le ciel des poètes et que son magnétisme saura encore insuffler une envie de vivre à de nombreux cœurs qui battent.


Frédéric Lemaître



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