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Lankum // Le Trabendo. Paris. 12/02/2024.

Dernière mise à jour : 20 févr.


©Ellius Grace

Lorsque Radie Peat retire délicatement ses chaussures pour placer ses pieds nus sur les pédales de son harmonium et les trois autres membres de Lankum s’assoient à ses cotés sur la scène du Trabendo, on est frappé par l’impression de calme, de douceur même, qui semble émaner de ces quatre dublinois souriants, surtout lorsque l’on connaît déjà un peu leur répertoire, composé principalement de chansons parlant de meurtres, de suicides, de chagrin, de terreur, de vies gâchées et autres terribles drames humains. Le nom même du groupe est tiré d’une murder ballad particulièrement atroce où l’on assassine des bébés (False Lankum, variante du morceau Child Ballad No 93.), disons clairement que l’allégresse n'est pas la tonalité dominante de leurs chansons.

Ils saluent chaleureusement le public avec un convivial " What's the craic ? " qui résonne comme une invitation à s'immerger dans leur intimité, nous conviant ainsi à embarquer pour une aventure sensorielle épique, sans garantie de retour.

Lankum est un groupe totalement à part, formé en 2012 par Ian Lynch (chant, uilleann pipes, vielle à roue et flûtes) avec son frère Daragh Lynch (chant, guitare), Cormac Mac Diarmada (chant, violon) et Radie Peat (chant, concertina, harmonium).

L'une de leurs nombreuses particularités est leur travail d’ethnomusicologie intense qui les mène à explorer le réservoir infini du folklore traditionnel et de l’héritage irlandais pour revisiter des chansons et des récits transmis de génération en génération. Ian Lynch est d’ailleurs, à ses heures, un historien et chercheur réputé qui enseigne l’histoire de la musique irlandaise à l’Université de Dublin. Les notes de pochette qu'il rédige pour chaque album de Lankum, remarquablement détaillées et érudites, sont passionnantes. Il est aussi le créateur, et animateur, de l'excellent podcast Fire Draws Near, entièrement dédié à l'histoire de la musique et des chansons traditionnelles. 

Dès le premier album Cold Old Fire sorti en 2014, Lankum se distingue par un style farouchement original avec des arrangements complexes, des harmonies vocales ensorcelantes, un son unique qui transcende les frontières du folk traditionnel en y incorporant des éléments improbables de drone psychédélique, de punk urbain et d’avant-garde expérimentale. Ils opèrent ainsi une sorte de déconstruction et de réassemblage de chansons datant parfois de plusieurs siècles, tout en les baignant dans une nouvelle énergie, brutalement authentique, et sombre à souhait.


Les albums suivants, Between the Earth and Sky (2017) et The Livelong Day (2019), consolident leur statut de groupe le plus innovant de la scène folk contemporaine. Toutefois, c'est en 2023 que la consécration survient avec l'album False Lankum, qui est, de leur propre aveu, leur opus le plus extrême, terrifiant, sombre et le moins commercial. Mais il réussit l'exploit de conquérir un public bien plus vaste, s'érigeant en tête de la plupart des classements médiatiques et nominations pour les prix les plus prestigieux. La prédiction de Spider Stacy des Pogues s'est ainsi concrétisée :"Pour moi en tout cas, ils surpassent pratiquement tout le monde. Ils sont le nec plus ultra, et seront pour longtemps le meilleur groupe au monde."

Pour ce concert parisien tant attendu, ils auraient pu se contenter de jouer le nouvel album mais ils nous ont élaboré une playlist merveilleusement éclectique, rassemblant des titres de toute leur discographie ainsi que quelques surprises mémorables. 

Ils ouvrent le show avec leur version de The Wild Rover. Cette chanson dont les origines remontent au XVIIe siècle est généralement plus connue comme une chanson à boire beuglée dans tous les pubs irlandais de la planète. Cependant, leur interprétation hypnotique portée par la voix de Radie Peat, redonne au morceau son sens initial. Elle décrit les drames et les déceptions de ces migrants irlandais revenant au pays sans avoir réussi à faire fortune au bout du monde.


©Cathimini


Les chants de marins ont aussi toujours profondément imprégné la tradition musicale irlandaise, mais, avec leur version de The New York Trader, Lankum nous offre une sorte de murder ballad maritime, l'histoire d'un capitaine de navire maléfique et cruel mais qui finit par rencontrer un sinistre et sombre fin.

La superbe ballade The Young People, une composition originale du groupe, joue subtilement avec le verbe "to swing" qui dans ce contexte, n'est pas uniquement lié à la danse, mais évoque aussi le personnage se balançant au bout d'une corde. Cependant, le morceau évolue subtilement vers un appel à l'espoir, rappelant l'importance de chérir et apprécier ses amis et ses proches tant qu'il en est encore temps, et, accessoirement, de prendre aussi le temps de danser.

Un autre domaine dans lequel les musiciens de Lankum excellent véritablement est le dynamitage en règle des grands classiques du folklore irlandais. Ce soir, c'est avec un plaisir non dissimulé qu'ils vont littéralement pulvériser non pas une, mais deux institutions du genre : The Rocky Road to Dublin, enchaînée avec une version apocalyptique de The Pride of Petravore. C'est un tumulte magnifique, une véritable bande-son de film d'horreur où les instruments traditionnels semblent se métamorphoser en mécaniques hydrauliques infernales aux grincements dissonants et infrabasses étourdissantes. Un maelstrom sonore duquel on émerge seulement au moment du monumental chorus final, qui, très étonnamment, inclut le refrain de We Work The Black Seam, péan antinucléaire de Sting de 1985. Pour dissiper tout doute, Ian Lynch nous précisera, sourire en coin, qu'il ne s'agit en aucun cas d'un hommage à l'insupportable bassiste "engagé", mais bien à Swan Arcade, le légendaire groupe vocal de Bradford, qui, en leur temps, avaient effectivement revisité le morceau dans une transposition radicalement différente de la version d'origine.

Histoire de détendre un peu l’atmosphère ils nous offrent leur version du magnifique morceau de Cyril Tawney, On A Monday Morning, une ode aux affres de la gueule de bois, magistralement chantée par Daragh Lynch et enchaînent avec l’instrumental lancinant et merveilleusement chaloupé, Lullaby, une autre composition originale extraite du premier album.

Dès le début du concert, il était impossible de ne pas remarquer le superbe t-shirt porté par Ian Lynch, arborant cette emblématique photo de Shane MacGowan prise par Andrew Catlin et il semblait donc inévitable qu'un hommage lui soit rendu. Ian nous narrera d'abord le souvenir du jour où Lankum avaient été conviés à jouer lors de la cérémonie célébrant les soixante ans de Shane en 2018. Soirée très spéciale, en présence d'une liste invraisemblable de célébrités telles que Nick Cave, Sinead O’Connor, Johnny Depp, Glenn Matlock, le président de la République d'Irlande, et même Bono, qu’il égratignera d’ailleurs au passage d’un retentissant " Bono est un connard ! " provoquant une hilarité générale au sein du public incluant, il faut le noter, une importante représentation de la diaspora irlandaise parisienne.

La salle s'embrase lorsque résonnent les premiers couplets de The Old Main Drag des Pogues, pourtant l'un des morceaux les plus durs et violents composés par Shane MacGowan, évoquant la réalité de la prostitution infantile dans les quartiers de Piccadilly et Soho à Londres. L'interprétation de Lankum est profondément émouvante, respectueusement splendide et inoubliable.

La pièce maîtresse du concert est incontestablement Go Dig My Grave, extraite du dernier album et portée par la voix extraordinaire de Radie Peat qui débute a cappella en nous contant l'histoire tragique d'une jeune femme dont l'amoureux refuse de sceller leur union. Également connue sous d'autres titres dont Butcher Boy ou Railroad Boy, la chanson puise ses origines dans l'immensité du temps, et une variante a d’ailleurs récemment été enregistrée par la talentueuse Pollyanna, artiste bien connue de nos services. Entre les mains de Lankum, le morceau atteint des sommets inégalés. À mesure que la tension musicale s’intensifie telle une marche funèbre en progression, se transformant peu à peu en un martèlement impitoyable des archets sur les cordes de la guitare, la triste destinée de la femme se dévoile, révélant dans sa lettre d’adieu sa décision de "mourir d’amour". 





L’instrumental old timey Bear Creek conclut la soirée un peu plus légèrement en embarquant le public dans une longue frénésie dansante jubilatoire, comme un climax libérateur après un concert si émotionnellement intense.  

À la suite de l'année 2023 marquée par les disparitions de Sinead O'Connor et Shane MacGowan, l'impression qui se dégage est que le flambeau a été transmis avec succès, et la tradition musicale irlandaise "non conventionnelle ", demeure plus qu'authentiquement préservée par des artistes comme Lankum, ainsi que de nombreux autres talents émergents de cette nouvelle scène irlandaise :  Lisa O’Neill, ØXN (dont fait aussi partie Radie Peat), Glen Hansard, Mundy ou John Francis Flynn sont autant d’artistes qui ont compris que la tradition ne doit pas rester figée, et qu'elle tirera toujours profit des voies alternatives. 


"When the young people dance

They do not dance forever

It is written in sand

With the softest of feathers "



Philippe Migrenne



Discographie:

Cold Old Fire (Psalm O' The Vine Records) 2014

Between The Earth And Sky ( Rough Trade) 2017

The Livelong Day (Rough Trade) 2019


False Lankum (Rough Trade) 2023



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