• PERSONA

JULIE ROUÉ // LES GRANDS ESPACES


©Sarah-Megan Allouch


Julie Roué est tombée du ciel. D’un ciel constellé de beaucoup de notes de musique... Découverte grâce à ses compositions dans le Perdrix, elle se faufile entre projets personnels, musique de films et depuis peu musique pour jeux vidéos. Il y a un an pour la bande originale du film Une femme du monde avec l’actrice Laure Calamy, elle nous faisait faire le grand huit : musique électro, composition plus classique, notre corps et cœur vibraient. Lunaire, elle sort prochainement un projet mystérieux où pour l’instant sur sa page facebook, des photos nous la montre transformée en cosmonaute. Rencontre avec la jubilatoire Julie Roué...


Est-ce que dans le cercle familial la musique tenait une place importante ?

Je suis une fille de l'Education Nationale. Ma mère était institutrice et mon père prof de maths. On avait une cinquantaine de Cds, qu'on écoutait souvent. Simon & Garfunkel, Neil Young, les Variations Goldberg par Glenn Gould, Satie par Anne Queffelec, des BO de films américains, et (évidemment!) de la musique celtique : Alan Stivell, Dan Ar Braz, Yann-Fanch Kemener. Ma mère aurait voulu jouer de la musique, elle s'y est mise à l'âge adulte. Elle chantait du Cat Stevens en s'accompagnant à la guitare.

C'est un désir personnel de faire de la musique ? C’était imposé ?

Ma mère dit qu'elle m'a inscrite à l'éveil musical parce que je m'ennuyais à l'école. En ce sens, ce n'est pas vraiment mon idée. Mais ensuite je me suis émancipée du « parcours imposé » de l'école de musique en arrêtant à 14 ans, pour essayer d'autres instruments et d'autres façons d'aborder la musique.

Quel a été ton premier instrument ?

Le piano. Je voulais apprendre l'accordéon, mais ma mère a décidé que ce serait le piano. C'était un prétexte pour, elle aussi, commencer à apprendre cet instrument. Ma prof de piano était le cliché de la vieille prof aigrie, qui vous dégoûte de la musique. Elle disait que mes doigts étaient des macaronis cuits. J'ai arrêté les cours à 14 ans. J'ai décidé alors d'apprendre le uilleann pipes (la cornemuse irlandaise) en prenant des cours dans une autre école, puis la guitare en autodidacte.


Tes premières compositions ?

A 15 ans, je découvre Yann Tiersen. Amélie Poulain, Le Phare, Rue des Cascades. Je tombe amoureuse de ses mélodies ultra simples, de ses morceaux à 5 doigts qui m'émeuvent bien plus qu'une démonstration de virtuosité. A l'époque, on ne trouvait pas encore les partitions de ces morceaux, alors j'ai commencé à les retranscrire à l'oreille. Je me suis rendu compte que ce n'était pas si compliqué, j'ai donc essayé de faire pareil. Mes premières compositions sont des morceaux de piano, très simples et répétitifs, avec quelque chose d'un peu celtique. A 17 ans je me suis mise à écrire des chansons. Je m'accompagnais à la guitare, et j'extériorisais tout mon mal-être d'une ado qui se sent trop seule dans un pays où il n'arrête jamais de pleuvoir. Pour mes 18 ans, mon père m'a offert un SM58. C'est comme ça que j'ai enregistré mon premier « album », l'été de mes 18 ans, avec ma guitare et ma voix, dans le bureau de mon père.

Comment as-tu osé ou autorisé à composer, écrire ?

Mes premières compos, les chansons de mes 18 ans, c'était juste pour moi. Mes parents les ont entendues, mais je n'aurais jamais osé les chanter devant un public. J'ai commencé à composer sans le dire, et sans me le dire. C'était juste comme ça, pour occuper mes week-ends. Je crois qu'au fond j'avais très envie de devenir chanteuse mais je n'aurais jamais osé le formuler. Dire que je composais, et puis ensuite me dire compositrice, ça a été un processus très long. Vers 23 ans j'ai commencé à faire des musiques de courts métrages. Il m'a fallu une sorte de reconnaissance institutionnelle (celle de la Sacem essentiellement, en étant sélectionnée dans des dispositifs pour jeunes compositeurs / compositrices comme la masterclass du festival d'Aubagne ou Emergence) pour enfin me dire compositrice. Et évidemment la validation des réalisateurs et réalisatrices qui ont trouvé ma musique suffisamment bien pour intégrer leurs films. C'est rassurant, de travailler pour les autres. Et une autre histoire, quand il faut décider soi-même que « cette version, c'est la bonne ». Il m'a fallu des années de validation de ce que je fais par autrui pour m'autoriser à (r)éécrire pour moi et ensuite les chanter sur scène.

A l'adolescence il y a eu des groupes avec les copains, copines ou solitaire ?

J'adore jouer avec les autres. J'ai chanté dans une chorale en breton qui s'appelle l'Ensemble Choral du Bout du Monde, j'ai joué du uilleann pipes dans un petit groupe irlandais dans mon école de musique, et des percus dans un groupe de fest noz qui s'appelait Tara. Je n'étais jamais leader, j'étais en seconde ligne, et j'adorais ça. Pas dans la lumière, juste à côté, pour soutenir les premières voix. Mais mes compos à moi, c'était seule dans ma chambre, et personne ne le savait.

Quand tu deviens adulte, tu vas suivre une formation musicale ?

Mon destin, c'était de devenir ingénieure. C'est ce qu'on fait dans ma famille quand on est bonne élève. A la rentrée en prépa maths à 18 ans, l'idée de devenir ingénieure en télécom m'a soudainement profondément angoissée, et je me suis dit que la meilleure façon d'approcher la musique sans trahir mon côté scientifique, c'était de devenir ingénieure du son. J'ai donc orienté tous mes espoirs vers l'ENS Louis Lumière, où j'ai eu la chance d'être acceptée. J'y ai appris à écouter, à analyser et décortiques les aspects techniques de la musique. J'y ai rencontré des camarades de classe qui sont toujours des amis très proches, qui m'ont fait découvrir plein de musiques, chacun geek d'un genre différent. Ensuite, sur les conseils d'un de ces copains, j'ai suivi des cours d'écriture et d'orchestration au Conservatoire du 9ème arrondissement de Paris, avec David Lampel. Je n'ai pas fait tout le cursus de conservatoire, seulement les 4 premières années. 
Je suis une touche-à-tout, spécialiste en rien. J'ai les bases pour écrire de la musique classique ou baroque, je maîtrise assez les outils numériques et les synthés pour faire de l'électro, j'adore apprendre sur les musiques du monde (musique celtique, tablas indiens, polyrythmies d'Afrique). Quand j'ai compris que je n'apporterais jamais rien au monde de la musique, ça m'a d'abord profondément déprimée, puis je me suis sentie libérée. Je compose une musique qui me ressemble, qui est faite de mes lubies du moment. Ce n'est pas « de la bonne musique » mais « ma bonne musique ».


Devenir artiste et donc être intermittent avec la peur que ce soit compliqué, c'était présent ?

Je ne me suis jamais autorisée à croire que je pourrais vivre de la musique avant, de fait, d'en vivre. En sortant de Louis Lumière, j'ai fait des petits boulots d'ingénieure du son, avant de devenir assistante monteuse son. Pendant 10 ans, j'ai mené en parallèle mes carrières de monteuse son et de compositrice. Après mon premier long métrage comme compositrice (Jeune femme en 2017) je me suis dit que je n'avais plus le temps de faire les deux, et j'ai choisi la musique, parce que je voyais que je réussissais à en vivre (pas grâce aux films d'auteur... mais grâce à la pub). Je ne suis plus intermittente. Mon statut, c'est autrice. Je suis indépendante, comme un plombier ou un médecin généraliste. En 2020, la conséquence immédiate du covid, c'est que mon activité de pub s'est arrêtée brutalement. Je dois avouer que je me suis demandé si je pourrais continuer à vivre cette vie. Et puis j'ai eu la chance qu'on me propose plus de films et de séries.

Les premiers contrats en solo ou en groupe ?

En musique de film, on commence sur des courts métrages. Je ne les ai pas comptés, j'en ai fait plus de 50. Il est impossible d'en vivre, mais c'est un formidable terrain d'expérimentations. On apprend à comprendre ce que veut un réalisateur, on cherche au-delà de sa zone de confort, on fait avec les moyens du bord. J'ai aussi beaucoup appris en travaillant avec deux incroyables musiciens, François Clos et Thibault Lefranc, des copains de Louis Lumière avec qui nous form(i)ons le collectif Tympanistan. On est très complémentaires. On a fait des dizaines de musiques pour des campagnes de pub sur les réseaux sociaux. On nous demandait de composer dans plein de styles différents. La pub c'est une super école pour la musique à l'image : il faut savoir tout faire, et il faut des nerfs d'acier pour faire face à la pression des clients.

Comment on en vient à composer de la musique de film ? Il faut forcément une rencontre ?

La première rencontre, c'est celle de Céline Tricart, qui était élève à Louis Lumière en même temps que moi. Céline est la première à m'avoir demandé de composer la musique de son court métrage de deuxième année. Je ne sais même pas comment elle a su que j'écrivais de la musique... Ni comment j'ai osé écrire pour un octuor à cordes à l'époque... J'étais peut-être moins inhibée que ce dont je me souviens. La musique de film, c'est un endroit parfait pour les gens comme moi, qui veulent faire de la musique mais qui ont une peur panique de jouer devant un public. Parfait pour geeker dans sa chambre dans le noir pendant des heures, à l'abri des regards.


Ta rencontre avec les réalisatrices ?

Beaucoup de réalisatrices, mais des réalisateurs aussi ! Les premières collaborations étaient avec d'anciens élèves de Louis Lumières. Puis plein d'autres via les fameux dispositifs de la Sacem (Aubagne, Poitiers, Emergence). C'est comme ça que j'ai rencontré Angèle Chiodo, Emilie Noblet, Emma Benestan, Claire Juge, Léonor Serraille... Beaucoup de réalisatrices dont j'adore le travail et avec qui j'ai appris et grandi. On a commencé par des courts métrages, et aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir une chance immense en continuant de les accompagner sur des projets de séries ou de longs métrages. Il y a aussi des réalisateurs, avec qui j'ai des collaborations depuis longtemps. Vasken Toranian, avec qui j'ai fait des dizaines de pubs et deux documentaires. Erwan Le Duc, qui m'a découverte via le site internet d'Emergence, et avec qui, après Perdrix en 2019, j'ai travaillé sur la série Sous Contrôle qui sortira en 2023 et en ce moment sur un deuxième long métrage. Dans la musique de films, on dit en général qu'il y a 6% de compositrices. On a un sacré retard en matière d'égalité femmes-hommes, mais je pense que c'est en train de changer, et ce d'autant plus qu'il y a de plus en plus de réalisatrices. Si j'ai travaillé avec beaucoup plus de réalisatrices que de réalisateurs, ce n'est pas parce que je l'ai voulu, c'est parce qu'elles ont eu envie de travailler avec moi. Il y a quelque chose d'assez animal là-dedans. Quand un réalisateur choisit un compositeur, il choisit souvent quelqu'un qui lui ressemble, qui devient son double musical. Quelqu'un avec qui il peut avoir un rapport d'égal à égal.


Comment le metteur en scène explique ce qu'il a dans la tête? Est-ce que tu vois des rushes ?

J'ai la chance de travailler avec des cinéastes avec qui je collabore depuis longtemps. Je suis donc là très tôt dans le projet. Je lis souvent les scénarios avant le tournage. J'assiste à des répétitions, je passe sur le tournage... tout ce qui peut me permettre de m'imprégner de l'énergie d'un réalisateur, des acteurs et du film. Je vois les rushes, et j'aime beaucoup passer en salle de montage. Je fais beaucoup de propositions. Je n'ai pas la solution, tombée du ciel comme un cadeau divin. J'essaie plein de choses, et je sais que beaucoup de mes propositions finiront à la poubelle. Ca fait partie du processus de recherche. Je conçois vraiment la compo à l'image comme un expérience de laboratoire. On fait des essais, on s'approche doucement de la formule... et le hasard a toute sa place dans le processus. De plus en plus, j'envoie des morceaux sans dire pour quelle séquence je les ai pensés. Je leur donne des titres qui n'ont rien à voir avec le film (pour Perdrix, c'étaient des noms de villes imaginaires, par exemple). Ainsi, réalisateurs et monteurs s'approprient mes propositions, les détournent de leur fonction initiale. J'adore être surprise par leurs propositions. Et j'y réponds, en ping pong. On trouve ensemble.

Et dernièrement ton immersion dans les jeux vidéos ?

Je ne pense pas que je ferai carrière dans le jeu vidéo... Mais avec Celine Tricart, on a une sorte de pacte de fidélité tacite. "Où tu iras j'irai ". Celine est une entrepreneuse géniale, et elle cherche sans cesse de nouvelles façon de raconter des histoires en impliquant les spectateurs. Elle a d'abord fait des films en 3D, avant de glisser vers la réalité virtuelle. Avec elle, je fais des projets que je ne ferais jamais en France. Ses films et son jeu vidéo se passent dans des univers oniriques teintés d'heroic fantasy. Et moi, une fois n'est pas coutume, je fais de la musique hollywoodienne.

La création du Collectif Troisième Autrice c’est quoi exactement ?

C'est un regroupement de compositrices de musique de film. Ca a commencé comme un groupe Facebook il y a 3 ans, puis on s'est rendu compte qu'il y avait un véritable vide de représentation des femmes dans notre métier, et que notre collectif pouvait permettre de faire avancer notre cause auprès des institutions du type Sacem ou CNC. On a deux objectifs : la visibilité des compositrices des musiques de films et l'entraide. Ce collectif, c'est avant tout un lieu d'échanges et de partage, où l'expérience des unes peut aider les autres. On discute de sujets professionnels, on se donne des conseils, on essaie d'aider les plus jeunes à ne pas reproduire les erreurs de celles qui sont passées avant. Et surtout c'est un endroit où on peut parler très concrètement de nos problématiques de travail, ce qui contrebalance la solitude de ce métier. Pour moi, c'est une grande joie, ça me donne une énergie folle de me dire que j'agis pour moi mais aussi pour toutes celles qui arriveront après moi.


FABIEN HECK



https://www.facebook.com/RoueJulie


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