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François Merlin // Les Magnifiques

Dernière mise à jour : 23 févr. 2023


©François Merlin /Dylan Cozian



François Merlin est un compositeur un peu mystérieux, un peu pointilleux, un peu à part, qui cultive un goût prononcé pour l'inclassable. Avec le charisme d'un héros ordinaire, alter-ego à la Belmondo, il faisait déjà preuve d'une vivacité créative captivante avec son précédent opus Persona (2019), et là, il nous enchante à nouveau avec un disque judicieusement intitulé Les Magnifiques. En pur cascadeur mélodiste, il confectionne cette fois une facette musicale encore inconnue, toute en finesse et pourtant racée, qui vous chuchote, dans une myriade de notes étoilées, fantasmées, l'intime conviction que la beauté est partout, si on sait la chercher. Un vrai dépaysement, plaisant, touchant et intelligent.

Questionné sur son travail, ses réponses à l'image de sa musique, sont "magnifiques " !


Tu es une sorte de musicien touche à tout. Comment pourrais-tu définir ton univers musical, en quelques mots ?

Le challenge ultime !! J’en suis totalement incapable… alors, disons pour aujourd’hui : instrumental, poétique, organique, fait de collages et de correspondances (musicales ou pas).

Avec tout ça, il manque encore probablement dans la discussion : post-rock et cinématographique.


Après Persona, ton 1er album, tu reviens avec Les Magnifiques. Quel a été le point déclencheur qui a donné l'élan de la création de cet album ?

Persona était un album post-rock très musclé, avec beaucoup de samples de voix parlées, qui reprenait et achevait les compositions que j’avais sous le coude au moment de la séparation du groupe Ellipsen, fin 2016. Après ce disque, j’avais envie d’autre chose : être plus intime, moins rock, travailler avec d’autres instruments, faire quelque chose de purement instrumental, quasiment '' new classical ''. Renouer avec mes études de musicologie aussi. Finalement, le plan ne s’est pas déroulé comme prévu. 
Alors que les premières idées émergeaient à peine et balbutiaient sans trouver encore de forme, les décès de mes deux grands-pères (à une semaine d’intervalle) ont donné une toute nouvelle couleur au disque. Ils en sont devenus la colonne vertébrale : souvenirs, clins d'œil, sons, titres des plages, pochette… Partout, ils sont là. Pour ne pas rester silencieux, les distos sont revenues par la petite porte. La nécessité de composer « plus grand que » pour rendre hommage s’est faite sentir aussi, tout autant que le besoin de ne faire aucun compromis : pas d’instruments numériques dans Les Magnifiques. Voilà comment un disque de 4 titres qui ne devait m’occuper qu’un an et demi m’a finalement pris 3 ans. Mes amis se plaisent à me répéter que c’est un disque qui m’a échappé.


Au-delà de l'aspect émotionnel évident que représente ton album, y avait-il aussi une forme de journal intime (ouvert à tous) sur l'acceptation du deuil ?

Il me semble important dans mes disques de laisser de la place aux auditeurs et donc de ne pas mettre en avant les préoccupations qui m’animent lors de la composition. Le deuil n’est pas le sujet des Magnifiques mais l’élément structurant, ce qui en fait un album. C’est un moment plus qu’un thème, et ça n’est pas pour autant que le sujet doit devenir tabou. Par contre, je reste vigilant pour ne pas placer mes auditeurs/interlocuteurs dans l’état de « prise d’otage émotionnelle » que pourrait provoquer le sujet, la musique reste le plus importante.

A mon niveau personnel, indéniablement, le disque m’a porté, et m’a permis une mise à distance salvatrice en traduisant en musique ce que je traversais. Si certains le perçoivent, tant mieux, sinon ça n’est pas grave non plus, reste la musique.

C'est une période qui m’a également fait regarder pas mal en arrière et qui a inscrit le disque dans un temps qui n’est pas le mien : celui des années 1940 à 1970. Du titre à la pochette et jusqu’aux noms des plages (Scaramouche, Zorro, Fantômas, etc.), cet imaginaire abstrait est le pendant à la couleur musicale, je l’ai souhaité autant pour rendre hommage que pour aiguiller l’écoute du disque.


De façon plus terre à terre sur la réalisation de celui-ci, comment, où et avec qui l'as-tu façonné pour lui donner cette forme si particulière ?

Côté musique : 80% du disque est fait dans mon home-studio montreuillois, où je compose et enregistre tous les instruments que je maîtrise (plus ou moins) : guitares, claviers, basses, percussions, clarinettes, violons. Pour le reste j’ai été très heureux d’écrire la musique à l’ancienne et de rencontrer des musiciens pour l’interpréter : clarinettes, cors, flûte traversière, vibraphone, mandoline et batterie.

En home-studio, Tristan Renet est très présent à mes côtés lorsque j’ai besoin de me dégager de l’enregistrement pour me concentrer sur le jeu des instruments. Il est également là pour me conseiller lorsque je suis limité dans mes connaissances techniques (je n’avais encore jamais enregistré de cor d’harmonie, de clarinette et de flûte traversière) ou lorsqu’il faut se déplacer à la rencontre d’instruments imposants (vibraphone et timbales).

Les synthés analogiques ont été travaillés au home-studio de Jonathan Lieffroy (Tempomat, Last Night) aux Lilas. Il m’a fait découvrir des instruments vintage qui ont fortement marqué le son du disque et nos discussions m'ont aidé à affirmer les choix et à creuser la ligne directrice artistique de l’album.

Pour bien finir les choses, le son des guitares a été retravaillé avec Eric Cervera (Hache Paille, Marquis) à Near Deaf Experience, en Bretagne. C’est déjà dans ce studio qu’avait été enregistrées, par Sébastien Lorho (Marquis, Octave Noire), les batteries (jouées par Erwan Lepoittevin). C’est également là, dans la campagne bretonne (sous couvre-feu et avec interdiction des déplacements non-professionnels), en mars 2021, que nous avons finalisé avec Sébastien le mixage et le mastering du disque.

Côté visuel : j’échange dès les premiers temps de composition avec Dylan Cozian. Le travail que l’on fait ensemble, en continu et jusqu’à la sortie, influence énormément le son du disque. 



Par rapport à Persona, j'oserai dire que le côté orchestral, que l'on retrouve tout au long des 8 titres, prend le dessus sur ton côté rock. Il semble donc marquer une évolution importante dans ta façon de concevoir ta musique. Mais je me trompe peut-être ?

Tu ne te trompes pas du tout, même si je parlerais plutôt de « choix » plutôt que d’une « évolution de façon de concevoir » la musique. Je suis joueur et, très probablement, le prochain disque sera très différent des Magnifiques.

C’est le contexte spécifique de composition et mes premières envies musicales qui ont mené à ce résultat plus orchestral, j’en suis très heureux. 
A cette période, j’avais vraiment envie de m’éloigner des ordinateurs, des effets et des distorsions pour trouver une couleur sonore qui vienne directement du son « naturel » des instruments, dans la pure lignée des grands arrangeurs (Jean-Claude Vannier, Michel Magne, François de Roubaix). 
J’étais curieux d’entendre aussi ce que je pouvais faire avec un violon sans savoir en jouer, un piano pas très bien accordé, un harmonium qui craque de partout… toutes ces petites imperfections sonores et de pratiques instrumentales sont la signature musicale du disque, sa couleur.

L’effet orchestral vient également d’un changement de méthode de travail. Dès le départ, la sacro-sainte guitare électrique de Persona a été rangée au placard, pour me forcer à composer différemment : à partir du piano, de l’harmonium ou d’une guitare baryton (instrument à 6 cordes d’une octave plus bas qu’une guitare). L’impact sur les choix mélodiques et harmoniques est considérable et m’a engagé à quelques choses de plus grand, des structures plus complexes et à des thèmes qui se développent dans le temps.


L'émotion que tu arrives à nous transmettre ne passe pas par les mots, puisque tu n'utilises quasiment aucune parole dans cet opus. Trouver le juste équilibre n'en est que plus complexe je suppose ? As-tu une formule magique pour nous envoûter ainsi ?

C’est très gentil, merci. Il me semble que la formule est de ne pas en avoir.

La première chose c’est que je me base sur mon ressenti : tant qu’un titre ne me parle pas pleinement, je continue le travail. Ensuite, la matérialité de l’album était très importante pour moi, et à partir de là j’avais défini dès le commencement que le vinyle 33t serait un cadre. C’est un support qui limite et contraint le mixe mais c’est aussi une chance de savoir qu’une structure pré-existe : ces deux faces, qui m’ont donné envie d’une introduction et d’un interlude, ont un temps maximum imposé par les contraintes techniques, notamment. Le deuil m’a également inspiré le sillon infini, une spécificité unique au vinyle, qui fait résonner fond et forme pour clôre l’album. A partir de toutes ces « contraintes », l’alternance des titres est primordiale pour naviguer d’une émotion à une autre.

En ce qui concerne les titres eux-mêmes, je m’amuse là aussi à les imaginer en contraste et en complémentarité plus que dans une continuité stylistique. 
Je crois être à la recherche d’un équilibre, totalement subjectif, entre des questions purement musicales de forme, de timbre, d’harmonie et de mélodies qui permettent, du moins je l’espère, différents niveaux d'écoute et de ressenti. 
 Ce que je sais en revanche c’est que, dès que l’un des éléments (mélodique, harmonique, etc.) prend le dessus sur les autres, ça me sort des émotions et je rentre dans une nouvelle écoute qui pour Les Magnifiques ne m’intéressait pas.


L'artwork de ton album est pour le moins énigmatique (collage du visage de Papa Schultz et du nain de blanche neige Simplet) quelle en est la signification (si il y en a une) et l'origine ?

C’est bien vu, rares sont les personnes qui parviennent à nommer les deux parties du collage (pour le nain, il s’agit en réalité de Prof… mais à ce niveau de précision je serais presque inquiet que l’on parvienne à le citer sans tromper… ). Je voulais une image forte qui interroge et oriente subtilement l’écoute vers l’imaginaire que nous avons évoqué précédemment (la culture populaire des années 1940 à 1970). Mission accomplie. 
Avec Dylan Cozian, dès le départ de notre travail pour la pochette nous savions qu’il y aurait un 33t et nous voulions que l’impression se fasse sur du papier kraft. Pour les personnages, nous sommes allés chercher du côté des fantastiques et merveilleux anti-héros de la culture des mes grands-pères leur associant ainsi un représentant symbolique à chacun. Le titre de l’album complète l’image : les seconds rôles, les maladroits, les inquiets sont ramenés au premier plan.

Dylan ne m’a pas non plus laissé beaucoup de choix pour le titre à partir du moment où je lui ai fait découvrir le personnage d’écrivain « raté » (du nom de François Merlin, joué par Jean-Paul Belmondo) du film de P. de Broca Le Magnifique (1973) qui fantasme dans ses romans un agent secret idéalisé et dont - alerte spoil - l’on découvre à la fin qu’il est lui, avec tous ses défauts, le réel héros de l’histoire, bien plus magnifique que son personnage de fiction.


Nous commençons une nouvelle année avec la fameuse période des vœux. Quel serait ton souhait pour 2023 ?

Les dernières années ont tellement été inattendues que je n’ose répondre à la question. Superstition ?!

Pour Les Magnifiques, il reste encore quelques petites choses au programme. J’espère qu’elles se dérouleront aussi bien que tout ce qui se passe pour le moment et depuis la sortie du disque.

Plus généralement, je crois que l’on peut souhaiter que les spectateurs soient de retour dans les salles de concerts et autres lieux culturels, que bien plus que seulement 50% des acheteurs de vinyles ouvrent les disques et les écoutent, que la représentation de la musique en France s’impose de manière bien plus riche et diverse que celle montrée par la vitrine des Victoires de la Musique 2023 (calendrier oblige)… mais là, on peut toujours rêver.

En ce qui me concerne, en 2023 j’espère au moins commencer à avoir une idée concrète de la suite à donner aux Magnifiques. Pour l’instant, c’est le grand flou.


Stéphane Perraux



François Merlin - Les Magnifiques (Araki Records) 2022






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