ÉLUARD, UNE POÉSIE ININTERROMPUE
- PERSONA
- 2 mai
- 4 min de lecture

Maison de la Poésie, Paris, 15 et 16 avril 2026
Il est des moments que l'on aimerait savoir suspendus à jamais tant ils sont des enchantements d'autant plus délicieux qu'ils n'étaient pas forcément attendus. Ceux passés à écouter et voir la performance autour du projet Éluard, une poésie ininterrompue les 15 et 16 avril derniers à la Maison de la Poésie peuvent légitimement revendiquer cette rare qualité et resteront longtemps dans les mémoires des spectateurs présents à l'une ou à l'autre des deux représentations.
Dès leur annonce, il y a quelques semaines, le propos et le line-up avaient de quoi séduire mais aussi intriguer.
Certes, on savait que Deleyaman et Fanny Ardant avaient déjà travaillé ensemble, notamment sur un spectacle autour de lectures de l'auteur suédois Stig Dagerman, mais on ne s'attendait certainement pas à retrouver à leurs côtés Jean-Jacques Burnel, le bassiste de Stranglers, dans ce qui pouvait paraître, de prime abord, un contre-emploi avant de s'avérer finalement une magnifique révélation.
20:15. Les artistes [NdlR : voir line-up à la fin de l'article] prennent possession de la scène face à une salle pleine et parfaitement adaptée à ce type de performance. Aret Madilian de Deleyaman n'a pas fait les choses à moitié : 7 musiciens l'accompagnent pour ces deux concerts, dont, à l'avant de la scène, Béatrice Valantin aux claviers et au chant. C'est elle, nous confiera Aret un peu plus tard, qui a choisi les textes d'Éluard qui seront lus.
Au milieu, deux chaises pour les conteurs du soir qui apparaissent avec un léger décalage par rapport aux musiciens. Fanny Ardant, élégante en robe rouge, ceinture noire et talons hauts, et Jean-Jacques Burnel, tout de noir vêtu comme un Strangler se doit de l'être, s'asseyent. Pour les accueillir, des applaudissements comme autant de formes d'encouragement dans l'impatience de les entendre.
Aret, en chef d'orchestre, donne le signal de départ du voyage qui commence avec une chanson inédite de Deleyaman [NdlR : voir setlist détaillée à la fin de cet article]. Tout se met rapidement en place : guitare, claviers, cuivres, batterie, violon et duduk se mettent à l'unisson et l'on est immergés, comme happés, dans l'univers si particulier, à la fois grave et doux, que depuis des années le groupe façonne au fil de ses albums. Puis, d'un geste quasiment imperceptible, Jean-Jacques Burnel est invité à s'avancer vers le micro qui l'attend devant un public curieux de voir le musicien dans ce rôle inédit. La diction est parfaite, les mots glissent avec la juste prosodie voulue par celui qui, en quelques secondes, aura conquis la salle. La curiosité a fait place à l'étonnement de voir avec quelle apparente facilité l'homme que l'on connait plus comme le bassiste des Stranglers que comme conteur ou acteur de théâtre - puisque c'est de cela que se rapproche le plus la mission qui lui a été confiée -, est rentré dans son rôle. Dans sa bouche, au cours des quelques minutes qu'aura duré cette première lecture, les mots auront pris une toute nouvelle dimension, un relief inédit qui révèle le propos et transporte.
Après un interlude musical, Fanny Ardant est invitée à son tour à rejoindre le micro en bout de scène pour la lecture d'un deuxième extrait. Pour qui n'est pas familier du recueil Poésie Ininterrompue, il faut dire la difficulté de ce texte qui, comme son nom l'indique, est dépourvu de la structure classique de la poésie. Un texte quasi continu, sans ponctuation. Les surréalistes aimaient briser les conventions, Éluard, ici, ne leur a pas fait défaut. Fascinante car habitée par le texte, l'actrice fait, elle aussi, un sans-faute.
Pendant plus d'une heure et demie, Fanny Ardant et Jean-Jacques Burnel vont ainsi se relayer, profitant de leurs temps de pause pour écouter les musiciens qui les entourent, l'une souvent tournée comme fascinée vers les cuivres, l'autre admirant la virtuosité de la violoniste, sans pour autant se désintéresser des autres instruments. Parfois leurs yeux se ferment comme pour mieux profiter de l'instant qu'ils sont en train de vivre, de nous faire vivre.
Le concert se termine avec Black Rainbow, un titre initialement paru sur l'album Second de 2003, final durant lequel les musiciens jouent avec la solennité des perfectionnistes qui sied particulièrement bien à ce moment où l'on doit se dire au revoir, à regret. Une fois le morceau terminé, Aret fait les présentations des musiciens, chaleureusement applaudis à la hauteur de leur performance, puis hommage est rendu à ceux qui auront donné ce relief si particulier aux mots d'Éluard, Fanny Ardant et Jean-Jacques Burnel.
Et pour ne pas se quitter comme cela, en rappel sera joué L' Amoureuse (présent sur l'album The Lover, The Stars & The Citadel de 2016), un titre de Deleyaman sur des paroles d'Éluard. Aret expliquera qu'il aura été le commencement de ce projet.
Ces deux soirées auront été deux parenthèses hors de tout, loin de la réalité d'un monde qu'Éluard aura toute sa vie durant rêvé différent mais qui, sous les mots du poète, prend une forme plus supportable surtout quand ces mots sont sublimés ainsi par les voix et les musiques qui les ont accompagnés ce soir.
Xavier Martin
Musiciens
Aret Madilian : voix, guitare, piano, basse, percussion
Béatrice Valantin : voix, clavier
Artyom Minasyan : duduk
Jean-Hugues Mauté : basse
Benoit Fournier : batterie
Madalina Obreja : violon
Pierre Baillot : sax soprano, oud, ney
Eric Plandé : sax ténor
Fanny Ardant & Jean-Jacques Burnel – voix
Setlist
1. “Living Man” (Inédit)
2. “A Tale” (The Sudbury Inn)
3. “Brahma” (Fourth, part two)
4.“Electric Sky” (Sentinel)
5.“ Empathy” (Inédit)
6. “Juillet” (The Edge)
7. “Change Things” (Fourth, part two)
8. “Book of Change” (Fourth, part one)
9. “Traffic Lights” (Fourth, part one)
10. “Wind of the Sea” (Inédit)
11. “Black Rainbow” (Second)
Rappels
1. “L'Amoureuse” (The lover, The stars & The citadel)
2. “Moment of Peace” (The Sudbury Inn) – premier soir uniquement -
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